Ecritudes


Une destinée toute Maternelle

 

 

 

 

 

La Flèche, une ville tranquille dans la Vallée du Loir, une syllabe d'argile qui sort de la pierre de tuffeau et résonne dans la continuité des châteaux de la Loire. Ses maisons bourgeoises y côtoient les hôtels, ses boutiques, ses restaurants, son Prytanée national militaire, là où le climat angevin s'attarde en courtes pluies et bourrasques. C'est ici le 10 septembre 1815, dans une maison pauvre, non loin de la douceur du Loir que naquit Marie Joséphine Olinde Carpantier. Ses parents sont arrivés à la caserne de la Flèche par les aléas de la vie militaire. En cette année 1815, c'est le retour de Napoléon, les cents jours, du 1er mars au 18 juin 1815, le 21 mai, André Carpantier le père de Marie Joséphine est tué lors d'une insurrection royaliste, la fusillade a fait de nombreuses victimes. Joséphine, la mère est dorénavant obligée de travailler pour subvenir à la nourriture de ses enfants, elle trouve un emploi de lingère au Collège Royal et n'ayant pas les moyens financiers pour rémunérer une nourrice, elle confie Marie Joséphine à sa grand mère, dentelière, qui habite Alençon. Durant quatre années Marie Joséphine va vivre sereine dans la grandeur d'âme de sa grand mère, rendue invisible, silencieuse à la solitude de l'aiguille, du dès, du point d'Alençon. De retour à la Flèche la petite Marie Joséphine va à l'école, c'est un caractère bien trempé, elle n'hésite pas à se mesurer par la manière forte aux autres écoliers et c'est ainsi qu'elle est punie à porter la robe de pénitence pour avoir battu une élève. En cette année 1826, nous sommes à l'époque peu glorieuse où l'on employait les enfants de moins de 12 ans à des journées harassantes de 8 heures de travail consécutif, Marie a 11 ans, elle entre en apprentissage comme gantière, repasseuse. En 1833, la loi Guizot oblige les communes à ouvrir une école primaire, mais en l'instant se sont les salles d'asile créées en 1826 qui ont primauté, à la Flèche, la municipalité propose à Joséphine, la mère de Marie Joséphine, l'ouverture d'une salle d'asile, elle ouvrira ses portes le 27 février 1834. Le financement garanti des salles d'asile est octroyé par les fêtes de charité, les loteries. Prières, travaux manuels, instruction civique est la base donnée aux enfants et Marie Pape Carpantier encadre les enfants tout en allant se former au Mans. Après sa formation, Marie devient surveillante, reconnue comme modèle en la matière, elle devient directrice de Salle d'asile alors qu'elle n'a que 19 ans. La centaine de gamins est un travail fort éprouvant, épuisée elle s'arrête de travailler au grand dam des familles, l'Inspecteur de l'Instruction Publique déclarera : On ne peut espérer retrouver plus facilement dans une directrice le rare mérite qui distinguait mademoiselle Carpantier. Le 4 juillet 1842, sa santé remise, elle devient directrice de la salle d'asile du Mans et propose une autre manière de travailler, elle écrit : La méthode en l'état c'est la lettre morte. Il faut que l'instituteur apporte la couleur, le mouvement, l'à propos, l'avis ! Elle apprend par l'intuition, le sensible, le goût, ce qui permet aux enfants d'ouvrir leur intelligence, s'approprier le vivre ensemble par le corps et le langage. En 1847, elle quitte le Mans pour Paris, à l'école normale des salles d'asile, elle propose de changer le nom en École Maternelle, le décret d'application est signé le 28 avril 1848 par Carnot vivement conquit par l'idée. Marie Pape Carpantier requière la notoriété grâce à la publication de ses ouvrages, le premier livre intitulé : Conseils sur la direction des salles d'asile. Le Ministre de l'Instruction Publique monsieur Salvandy la place à la tête de l'École Normale destinée à la Formation des Personnels des Salles d'asile. Celle qui allait devenir l'une des plus grandes pédagogues de son temps est saluée dans plusieurs pays, les États Unis, notamment à Londres où ses travaux sont récompensés lors de l'exposition Universelle de 1862. Ses réformes pédagogiques sont largement diffusées par ses écrits, ses conférences, ses déplacements à l'étranger. En 1874, le Ministre de Cumont, hostile à l'indépendance de l'école et surtout pour la concurrence qu'elle représentait pour les congrégations religieuses, Marie Joséphine Pape Carpantier est dépossédée sans ambages de son activité, quelques mois plus tard un changement de politique intervient, elle est réhabilitée dans son honneur et son intégrité, elle est nommée Inspectrice générale des salles d'asile. Celle qui éleva les salles d'asile à un vrai rang institutionnel scolaire, l'école maternelle, par les notions de l'écriture, du calcul mental, de la lecture, la création d'exercices extra scolaire, meurt épuisée le 31 juillet 1878 à Villiers le Bel. Aujourd'hui en plein 21 siècle, on ne peut se représenter la notoriété d'une telle femme, mais la France entière, le monde ce jour là pleura l'inventrice de l'École Maternelle. Sur sa tombe, Marie Joséphine Pape Carpentier ne veut qu'une seule pierre et souhaite que ses livres soient distribués dans toutes les écoles de France, son vœu sera entièrement réalisé.


| 2549 vues | 0 commentaire

Une Âme haute en couleur

 

 

Dans l'Orne qui t'a vu naître et qui courbant son échine pour tes magnificences, tes puissances, ô Sarthe, ô rivière tu écartèles les collines du Perche, la vallée encaissée des Alpes mancelles, impalpable et toujours en perpétuelle alerte, le chant de tes flots semble vouloir rester noué à la terre elle même. Sur ton parcours, les innombrables bordées des peupliers qui te contemplent tous muscles gonflés et détendus, la sève bouillonnante dans l'écorce et sécrète ses sucs en contemplant l'énergie de l'eau nervurée qui dessine la terre avec sa logique propre. Sablé sur Sarthe, c'est ici en 1919, dans la douceur angevine métamorphosée de la rivière qu'arrive par pur hasard le vétérinaire Raphaël Élizé. Raphaël Élizé est né en Martinique, au Lamentin, le 4 février 1891, ses parents ont fui Saint Pierre au moment de l'éruption de la montagne Pelée, qui fit plus de 30 000 morts en 1902. Raphaël a 11 ans quand la petite famille s'installe à Paris, son père, franc maçon et républicain convaincu, n'a de cesse de lui répéter que seule l'éducation serait le meilleur rempart pour lui, en raison de la couleur de sa peau, de réduire l'inégalité sociale et raciale dont il pourrait faire l'objet pour son avenir. Raphaël est un enfant studieux, brillant et apprend vite, il suit les cours du lycée Montaigne, Saint Louis, Buffon, il aime par dessus tout les animaux, il intègre naturellement en 1910, l'école vétérinaire de Lyon. La Première Guerre mondiale éclate, Raphaël est affecté au célèbre 36e régiment d'infanterie colonial où il sert comme soldat puis comme vétérinaire, c'est un combattant hors pair et sa bravoure lui vaut d'être décoré de la Croix de Guerre. Quelle ne fut pas la surprise en ce jour de 1919 pour les paysans Saboliens et tous les habitants de la ville, quand le vétérinaire Raphaël Élizé arriva dans les fermes alentours et maisons particulières, pensez donc un homme de couleur noire, un mulâtre ! Raphaël est un homme humble, doux, pacifique, il donne, coordonne autour de sa personnalité, le respect, l'abnégation et la probité, de lui l'on dit encore : " Il a su allier la finesse de son travail à une force physique à toute épreuve ", vante l'un de ses confrères, " C'était un homme hyperactif, cultivé et profondément altruiste " dira un autre. Dès 1920, Raphaël s'intéresse à la vie locale, il s'y implique en devenant le Président du Comité des fêtes, le Président du Comice agricole, le Président de la commission administrative de l'Hospice. En 1924, Raphaël adhère à la section locale de la SFIO de Sablé sur Sarthe où il est élu Vice Président du comité cantonal de soutien au Cartel des gauches, enfin il est élu conseiller municipal en 1925. En 1929, après une campagne sévère, douloureuse, à une époque où la montée des fascismes et de l'intolérance, l'antisémitisme, Lui le socialiste, l'arrière petit fils d'esclaves, est élu Maire de Sablé sur Sarthe, le premier Maire noir de France. Ce grand homme de progrès, de politique sociale, a été à l'origine de la création de la cantine communale, du terrain de football, il est l'inventeur de la première piscine homologuée de l'Ouest et c'est ainsi qu'il est réélu en 1935. En 1937, le couple Élisée perd leur unique enfant, Jeanine âgée de 17 ans qui succombe à une péritonite. 1939, la Deuxième Guerre mondiale éclate, Raphaël est mobilisé comme vétérinaire à Hirson dans l'Aisne, démobilisé en 1940, il rentre à Sablé sur Sarthe où il demande au Préfet de lui rendre ses fonctions, mais il est destitué par l'occupant allemand qui écrit : Ainsi qu'il a été signalé, [le] maire de Sablé est un officier français et mulâtre. [...] Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu'un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire. [...] Il est insupportable [pour] l'armée allemande de reconnaître comme maire en territoire occupé un homme de couleur, ni de discuter avec lui ". Raphaël reprend son métier de vétérinaire et participe activement à la Résistance dans le réseau Buckmaster, groupe Max. Dénoncé et arrêté en même que Renée Auduc dont j'ai écris une note sur le blog, les membres du réseau sont condamnés à mort, la sentence est commuée à vie grâce à l'intervention anglaise, il est envoyé à la prison d'Angers où il subit les pires tortures et sévices, ensuite il est envoyé au camps de Royallieu, enfin à Compiègne où il est déporté à Buchenwald le 19 juin 1944. Le 9 février 1945, l'aviation anglaise bombarde l'usine d'armements de la Gustloff-Weimar, Raphaël est très grièvement blessé, il meurt le soir même au camps de Buchenwald. Apprenant la mort de leur Maire et ami, les Saboliens bouleversés baptisent la grande place de la Mairie du nom de Raphaël Élizé. Aujourd'hui le nom de ce Grand Héros de la Résistance, premier Maire noir de la République est indissociablement lié à l'histoire de France, de la Martinique, de la Sarthe, de Sablé sur Sarthe, un homme de couleur qui a fécondé son universalité au savoir vivre ensemble, au courage, à la liberté, la vérité, celle du drapeau national, dans l'affirmation de sa morale propre et d'un altruisme absolu.


| 2520 vues | 0 commentaire

Un mandat d'éternité, élu maire jusque dans la mort

 

 

 

 

22 mars 1882, la cloche de l'église Saint Rémi bat à toute volée, le père et la mère Lefeuvre baptise Henri, leur tout premier né. Dans ce pays des métairies, sur cette terre plate, grasse, fertile et où l'on parle encore si bien le Haut Mainiot, au milieu de la plaine calcaire et argileuse, où se dressent les moulins à eau, bordé par le ruisseau la Malherbe, le petit village de Marolles-les-Braults à quelques 90 kilomètres de distance de ma commune. C'est ici dans l'odeur de la terre crayeuse, caillouteuse, dans celle de la marne et de la chaux, celle des labours, celle du trèfle et de la luzerne, les cris du bétail, que le petit Henri grandit. La famille Lefeuvre est modeste, rompue à la vie très dure de la campagne, le labourage avec les beaufs, les paires de vaches que l'on mène chaque jour au pâturage, la culture de la pomme de terre, son chanvre, son seigle, son froment, son méteil et son verger de pomme de barbari, d'aigre doux, de fréquin, de martrange qui donne un si bon cidre et ses poiriers de carisis, de rondeau, de verard, dont la mère Lefeuvre conserve précieusement les quartiers serrés dans les bocaux en terre cuite, une précaution alimentaire en prévision de la Noël, des fêtes et anniversaires. Henri Lefeuvre est un enfant doux, un élève attentif, appliqué, il aime être à l'écoute des autres, aussi à l'hospice Loriot de la Borde où il reçoit l'instruction civique, il apprend vite, c'est un élève hypersensible, débordant, passionné, doué, Henri Lefeuvre brille surtout par l'évidence de sa belle intelligence.

 

 

 

Tout près du bourg, l'hospice Loriot de la Borde, fondé en 1773 par son curé Laurent Loriot de la Borde, Docteur en Théologie, trois sœurs dirigent l'établissement, dont une soeur pour l'école, l'endroit peut accueillir jusqu'à une cinquantaine de jeunes garçons dont les cours d'instructions civiques sont dispensés par deux instituteurs primaires. En ce temps là, l'école était fréquentée par une classe de soixante dix jeunes filles, dont les plus pauvres, les plus modestes logeaient ainsi dans l'un des deux pensionnats du village, l'autre pensionnat plus petit étant réservé exclusivement pour les garçons, les élèves les plus défavorisés ne payaient pas de rétribution. Après avoir passé avec brio tous ses examens scolaires, le jeune Henri est reçu avec mention au baccalauréat, entre temps ses parent s'étaient serrés la ceinture comme on dit en Sarthe : On va se décarcasser pour toi mon Henri lui avait dit son père, si fier de la réussite de son cher fils et l'on en parlait dans tout le canton. Henri entre à l'École Normale et passe avec succès les examens et c'est ainsi en cette année 1908, qu'il arrive jeune instituteur de 26 ans dans sa première affectation au quartier des Abattoirs du Mans. L'instituteur Lefeuvre et non seulement apprécié par ses élèves, mais aussi par le Rectorat et l'on dit en haut lieu que la méthode Lefeuvre est connue jusqu'au ministère, on admire principalement le dévouement sans faille qu'il apporte à tous les enfants, il se consacre avec sollicitude à sa tache de maitre d'école. Henri Lefeuvre fut pendant toute sa vie un ardent et talentueux défenseur de la laïcité, il exerça avec dévouement son métier d'instituteur durant 29 ans, jusqu'à ce que le virus de la politique le pousse à entrer à la SFIO, il est socialiste dans l'âme. Sa notoriété l'invite à se présenter à la candidature au Conseil Général où il est élu haut la main. Henri Lefeuvre se présente à l'élection pour la mairie du Mans, il est élu maire de la ville le 25 février 1938. Sa belle image est telle qu'il est élu président des œuvres laïques de la Sarthe, puis président de la ligue des Droits de l'Homme. Le 18 juin 1940, l'armée allemande entre dans le Mans, une bonne partie des habitants ont abandonné la ville, sous les ordres du commandant de la Wehrmach, Henri Lefeuvre monte dans la voiture, il parcoure ainsi toutes les rues dans le but de prévenir les gens de ne rien tenter de fâcheux contre l'occupant qui pourrait amener à des représailles. Les allemands le maintienne dans sa fonction de maire, mais il est finalement révoqué le 11février 1941 par le gouvernement de Vichy pour ses oppositions farouches au régime, il est remplacé par un ancien fonctionnaire des finances publiques, Eugène Chamolle qui est nommé directeur honoraire des contributions indirectes. Pendant ce temps, Henri Lefeuvre ne reste pas inactif, utilisant ses relations, il entre seul en résistance, plus tard il intègre des structures qui lui permettent d'affiner son action, il crée ainsi le groupe Antoine du circuit Autogiro, mais il est démantelé par Bleicher membre de l'abwehr, le service de renseignement de l'état major allemand. Bien loin d'être déstabilisé, Henri Lefeuvre n'en continue pas moins son action dans la résistance et c'est ainsi qu'il crée son propre réseau pour mieux ainsi préparer l'après guerre, en compagnie de ses deux valeureux adjoints municipaux, Alexandre Oyon et Roger Bouvet. Le réseau a pour mission la collecte d'information sur les bases de l'aviation et le recrutement des cadres, c'est à ce moment que Henri Lefeuvre fait la rencontre des membres du mouvement de libération du nord. Les arrestations massives à Paris obligent les organisations civiles et militaires à fusionner avec le mouvement de libération du nord. Henri Lefeuvre fait jouer ses relations une fois de plus pour la fabrication des fausses cartes d'identités, des certificats de travail. Mais des erreurs de stratégie, des dénonciations amènent la gestapo à décapiter le réseau et le 21 février 1944, Alexandre Oyon est arrêté et déporté sur l'heure à Neuengamme, il est ensuite transféré au camps de la mort de Sachsenhausen-Mauthausen, il meurt à Amtetten le 27 mars 1945. le 5 mars 1944, Henri Lefeuvre et Roger Bouvet sont à leur tour arrêtés, Henri est incarcéré aux Archives, il est ensuite interrogé par la gestapo au 92 rue des Fontaines, frappé, torturé, il est interné à Compiègne le 1 juin 1944 et le 4 juin, il est déporté à Neuengamme en compagnie de ses deux adjoints, Roger Bouvet décède le 10 décembre 1944. Au début d'avril 1944, Henri Lefeuvre est déporté pour une dernière fois au camp d'Oranienburg, enfermé dans un hangar, en compagnie d'autres déportés, il est brulé vif au lance flamme, dans l'après midi il succombe de ses blessures à Gardelegen. Après la libération du Mans le 8 aout 1944, le 5 septembre 1944, le Préfet rétabli Henri Lefeuvre dans sa fonction de maire du Mans, mais la nouvelle de sa mort n'étant pas connue, le 29 avril 1945, les Manceaux le réélire maire du Mans. Henri Lefeuvre, Grand Héros de la résistance ( ainsi que ses deux adjoints  Alexandre Oyon et Roger Bouvet ) fut créé Compagnon de la Libération à titre posthume, Médaillé de la Résistance, mais aussi Chevalier de la Légion d'Honneur. Il reçut également, la Croix du Combattant Volontaire 1939-1945, ainsi que la Médaille des Déportés et Internés Résistants. Le nom de Henri Lefeuvre fut gravé sur le Mur du Souvenir au siège du Grand Orient de France, ce rajoutant ainsi aux 499 francs maçons morts pour la France. Aujourd'hui des collèges un peu partout en France portent son nom, notamment celui de Arnage tout près du Mans. Henri Lefeuvre, homme d'un altruisme absolu et d'une générosité sans égale, avait par amour recueilli et élevé le petit Jean Pierre Moulin, enfant alors abandonné, qui deviendra par la suite l'excellent acteur de cinéma et qui fut la doublure des voix de Jack Nicholson ou Anthony Hopkins, Jean Pierre Moulin considérait Henri Lefeuvre comme étant son véritable grand père d'adoption.Aujourd'hui dans notre époque troublée, qui se souci de l'histoire des noms inscrits sur les plaques de nos rues, ces noms prestigieux, qui se souvient encore de ces héros sarthois qui furent Renée Auduc, Henri Lefeuvre, Raphaël Élizé et tant d'autres anonymes morts pour la France. Souvient toi Ô Sarthe si d'aventure tu viens lire mes quelques lignes, tous ces gens furent les gardiens de ta liberté, de notre liberté et quand ton regard se lève sur l'une de ces plaques commémoratives, n'oublie pas que les mêmes ordures qui ont créé le crack boursier de 1929, c'est à dire ces banquiers chrétiens et juifs et qui créèrent Hitler en tant qu'homme politique, ont essaimé comme l'abeille et le miel de la discorde n'attend plus qu'un minable nazillon pour la distribution du pollen de la guerre. Ô Sarthe, veille ! Veille ! car j'entends les bourdonnements de l'abeille.


| 4353 vues | 0 commentaire

La Sarthe, une terre des combats

 

 

 

Le château de la Motte Bron est enchâssé dans le village, il en absorbe à la fois toute la chaleur, toute la misère qui y règne et l'austérité des pauvres habitants qui vivent ici. Aout 1320, en cette saison où le soleil se veut brûlant, on attend fiévreusement la première naissance, la venue au monde de l'héritier du Seigneur Robert Du Guesclin. Une foule presque apeurée, compacte et silencieuse s'y presse et se faufilant entre les murs des humbles masures, les conciliabules font bientôt corps avec la foule, le nom tant attendu est enfin crié dans l'air par les hourras, c'est un garçon, Bertrand, l'héritier du Seigneur De Bron, Jeanne De Malmains met au monde son tout premier fils, une fratrie qui comptera six enfants. L'adolescent Bertrand Du Guesclin n'est pas beau, il est petit, court en jambe, son torse immense sur ses larges épaules, son physique est ingrat et il le sait. Volontiers bagarreur, Bertrand à de la force et il en joue, il défait ainsi tous ses rivaux par des prises aux corps, intrépide, frondeur et c'est alors qu'il participe malgré l'interdiction formelle de son père, à la joute du tournoi de la Place des Lices à Rennes, il a tout juste 15 ans. Armé Chevalier en 1357, Bertrand Du Guesclin homme de guerre passe au service du Roi de France, il est vainqueur à Cocherel (1364) sur les armées de Charles Le Mauvais. Bertrand Du Guesclin est nommé Capitaine Général du Duché de Normandie et il reçoit le Comté de Longueville. Bertrand Du Guesclin est fait prisonnier au cours de la bataille d'Auvray (1364). Après avoir payé une forte rançon, le Roi de France Charles V le charge de débarrasser le royaume des Grandes Compagnies. Bertrand Du Guesclin conduit ses hommes en Espagne au service de Henri De Trastamare. Vaincu et fait prisonnier à Najéra (1367), Bertrand Du Guesclin est délivré par une forte rançon, par la suite il remporte haut la main la victoire de Montiel qui assure le trône à Henri De Trastamare (1369). Nommé Connétable De France en 1370, il entreprend de débarrasser les anglais hors de France et mène contre eux une guerre de harcèlement en les poursuivant en Bretagne, Ile de France, Guyenne, Sarthe et en Champagne. Lorsqu'il meurt au combat à Châteauneuf de Randon, en Lozère, sa popularité est telle partout en France comme à l'étranger que le Roi Charles V, le fait enterrer à Saint Denis dans la Basilique des Rois de France. Bertrand Du Guesclin apprend que le général anglais Robert De Knowles et son lieutenant Thomas Grandson, se trouve entre Vendôme et Château du Loir sur les bords du Loir avec son armée de 30 000 hommes, c'est à ce moment que Bertrand Du Guesclin décide le siège du Mans. La notoriété du Dog noir de Brocéliande n'est plus à faire et les anglais ouvrent les portes de la ville et se dispersent ainsi dans toute la région. Il y a là près de 5000 soldats anglais dispersés entre Pontvallain, Aubigné (dont le nom Racan sera rajouté en mémoire du poète Racan), Vaas et le village du Lude où le lieutenant Thomas Grandson se trouve avec le gros de son armée. Profitant que le général anglais Robert De Knowles est absent du commandement, le lieutenant Thomas Grandson envoie un héraut d'arme à Bertrand Du Guesclin en guise de défi, il veut avoir à lui tout seul la pleine gloire d'avoir battu Du Guesclin, d'autant qu'il connait très bien Bertrand Du Guesclin pour avoir longtemps guerroyé, longtemps combattu contre lui, mais surtout d'avoir été fait son prisonnier, il a ainsi une revanche personnelle à prendre pour son image et pour son prestige terni. Bertrand Du Guesclin, rusé comme à son habitude, profite de la nuit au sortir du Mans, il fait un temps exécrable et la pluie en rafales qui n'en finit plus de tomber, si bien que les chemins de traverses sont défoncés par les ornières laissées par les carrioles de ravitaillement. Bertrand Du Guesclin est parti avec sa garde rapprochée de plus de cinq cent hommes, il est suivi non loin du Maréchal Arnoul D'Audrehem, commandant le corps principal de l'armée et de toute l'arrière garde avec à sa tête, le fidèle ami Olivier De Clisson. L'armée française traverse le village de Viré en Champagne, quarante huit kilomètres la sépare de l'ennemi anglais, elle traverse la Sarthe au dessus du village de Parçé. Au frais matin du 4 novembre 1370, le Grand Connétable de France arrive dans la plaine du Rigalet non loin du village de Pontvallain à neuf kilomètre de ma commune d'Aubigné-Racan, dépendant de la Châtellerie de Château du Loir, son château fort est entouré de douves, avec sa belle chapelle de la Faigne dédiée à la Vierge Marie, le château de Pontvallain a reçu pouvoir de haute, moyenne et basse justice. Profitant d'une accalmie des rafales de pluie, Bertrand Du Guesclin et ses hommes essorent leurs vêtements trempés, ils sont harassés et l'on mange de bon cœur les victuailles, charcuteries et pains apportés par les paysans du coin. Apprenant alors que plus de huit cent soldats anglais et leur lieutenant Thomas Grandson, campent dans la plaine du Rigalet, Bertrand Du Guesclin décide d'une attaque surprise. Décontenancé par la rapidité des français, Grandson ne peut prendre à revers l'attaque, il se retrouve aussitôt encerclé par le corps d'armée commandé par le Maréchal Arnoul D'Audrehem. Les anglais tous piteux s'enfuient à bride abattue, tandis que dans le bois de Fautreau l'anglais Orsele tente de rassembler les fuyards, ainsi rapidement D'Audrehem les en chasse, mais le soir à la nuit tombée plus de 2000 soldats anglais accourent au secours des derniers, les combats reprennent avec plus de force et intensité, d'autant que le brave Olivier De Clisson et ses cinq cent hommes viennent d'arriver, la lutte est acharnée, terrible et se termine à l'avantage des français. Les anglais se retirent au village de Vaas, à quatre kilomètres de ma commune d'Aubigné-Racan, au château même de Vaas et dans la chapelle de Tartifume, l'Abbaye de Vaas qu'ils occupent depuis longtemps, l'Abbaye a été fortifiée par les moines, créant ainsi une véritable et imprenable forteresse. Le lieutenant Thomas Grandson a engagé la lutte avec Olivier De Clisson, mais il finit par se rendre à ce dernier victorieux. Bertrand Du Guesclin arrive au village de Vaas ou il déniche les anglais de l'Abbaye et du château, après la défaite, Bertrand Du Guesclin se rend avec son armée près du village de Coulongé à 6 kilomètres de ma commune d'Aubigné-Racan, La Croix Brette, c'est en ce haut lieu chargé de l'Histoire de France, que le Grand Connétable De France fait inhumer ses morts et il y fait planter une croix en bois nommée Croix Brette en patois de la Sarthe, Croix des Bretons en français. La Croix Brette fut toujours fleurie, renouvelée, honorée par les habitants de Coulongé et de Pontvallain et cela jusqu'en 1828 ou monsieur Dubignon fit élever un obélisque en pierre qui porte l'inscription suivante : Ici. Après le combat de Pontvallain, en novembre 1370 Bertrand Du Guesclin de glorieuse mémoire, fit reposer ses fidèles Bretons. Un ormeau voisin sous lequel on éleva une cabane pour les blessés. une croix de bois plantée sur les morts ont donné à ce lieu le nom d'Ormeau ou de Croix-Brette. Français, que les dissensions intestines, que les invasions étrangères ne souillent plus désormais le sol de notre belle France. La victoire de Pontvallain sur les anglais, marqua de façon significative, la conscience française sur la réalité éminente de la fin de la Guerre de Cent Ans et quelques temps plus tard, le Grand Connétable De France délivra une après l'autre toutes les forteresses angevines obligeant ainsi de victoires en victoires, les anglais vaincus à se retirer en Bretagne, puis dans leur Île. Les combats contre les anglais dureront jusqu'en 1378. Aubigné-Racan, au château de Bossé, Madame la comtesse Isabelle de Baglion de la Dufferie et son frère le comte Jacques de Baglion de la Dufferie sont, comme tous les de Baglion de la Dufferie subsistants, les héritiers nobles de la maison du Guesclin comme descendants de Jacques-François de Baglion de la Dufferie qui épousa, le 12 février 1711, Charlotte-Madeleine du Guesclin, fille de René, marquis du Guesclin, seigneur d'Auvers et des Escoublères, descendant d'Olivier du Guesclin, cousin germain de Bertrand du Guesclin qui lui, malgré deux alliances*, n'eut pas de postérité" [* Bertrand du Guesclin épousa : 1. en 1364, Tiphaine Raguenel, fille de Robert Raguenel seigneur de Châtel-Oger (sans postérité) et 2. le 21 janvier 1374, Jeanne Marie de Laval de Montmorency, Dame de Tinténiac et de Chatillon (sans postérité)]

 

 

  

 

  

 

 

  

 

 

Le Château de Bossé à Aubigné-Racan

 

Site internet famille De Baglion

 

 

Je ne peux terminer mon article sans vous parler du célèbre Chêne de Bossé, du même nom que le Château de Bossé. Le chêne de Bossé sur la commune d'Aubigné-Racan, avec le chêne Bob, deux des plus célèbres chênes de la Vallée du Loir et de France. Aujourd'hui âgé de près de 500 ans, il est magnifique dans toute sa splendeur et même s'il a été blessé lors d'un orage et ayant perdu l'une de ses branches maîtresse, il est toujours là roi des arbres.

 

 

 

 

  

 

 

Circonférence au sol 8 mètres 50, et 7 mètres à 2,50 mètres du sol

 

 

J'ai filmé notre chêne pour vous donner un aperçu de sa hauteur, vous remarquerez ses racines au sol sont aussi grosses que le tronc d'un arbre, elles s'allongent dans la terre sur une belle distance de plus de trois mètres, son écorce se silexe, elle donne l'aspect de la pierre.


| 5087 vues | 0 commentaire

Du trader à l'€urotisme de la monnaie

 

L'aube du troisième millénaire vient tout juste de se lever et le trader demeure en ce début de nouveau siècle, le prédateur le plus redoutable. La virtualité elle même devient un agent de la terreur et rien ne réussi à endiguer cette force sourde et aveugle. La banque qui s'adonne à cette pratique désespérante subodore qu'il lui faudra à un moment critique encourir la réprobation ouvrière, salariale et que l'économie de marché, si elle est sincère ne peut guère proposer mieux que des constats de faillite, elle a bien raison de goûter par elle même l'amertume du monde. Le délit financier a-il une limite lorsque le vol est flagrant, on trouve plus fort encore, on banalise au nom du principe, de notre liberté chèrement acquise et de la valeur sociétale que l'on extermine à coups de touches de claviers et d'écrans d'ordinateurs. La politique avec son visage de saurien rusé a retourné sa veste sous les traits du trader, mais lequel d'entre vous peut comprendre si l'on veut bien se souvenir au cœur de ce corporatisme, que la banque des affaires et l'expert comptable mettent en avant de l'hypocrisie leur propre liberté d'autodidactes comme appartenance au petit peuple, alors même les politiques, ces derniers trahissent leur appartenance à cette religion de l'argent roi. C'est à la république de désigner ce qui brise le lien de justice, à commencer par la désertification fiscale et où la stérilisation de l'impôt sur la grande fortune exige un exode parfois trop limitrophe de la mortelle intolérance. Lorsque survient la fatale diaspora du Paradis fiscal, le bouclier fiscal s'émancipe dans le crime qui se copie colle dans l'abandon de la rigueur face à l'ignominie et bafoue l'honneur de la justice. L'homme a le droit de naitre et il devrait aussi avoir le droit de vivre, à quoi sert le travail rémunéré sinon par delà la joie à l'ouvrage, à maitriser l'ouvrage à son propre profit. Dans le capitalisme, le libéralisme ne tolère l'homme que parce que l'évangile de la vente à tout prix le rend apôtre de l'achat, alors au diable le marginal, le malade, l'handicapé, l'exclu, le fragile, on passe si vite et si cruellement du libéralisme au fascisme. L'autre branche, l'alternative rouge soviétique ne venait nullement au secours de l'humanisme, elle l'a suffisamment démontré durant 70 ans, elle qui n'hésita pas à recourir à toutes formes de violences et aux massacres collectifs au cœur du goulag. Et que vous dire sur les économistes, issus d'une généalogie complexe qui met l'accent souvent sur la construction individualiste de l'économie, il en faudrait dans toutes les banques, les églises, les temples, les mosquées et les prisons afin que les futurs auvergnats avides que nous sommes en gestation, y constatent que par delà nos différences sacrificielles, les prêches de ces nouveaux évangélisateurs, à l'heure où l'hyper-médiatisation des discours nous induis si fort à l'inaction consensuelle, nous avalise à la revendication légitime d'une dynamique qui met en tension l'État et l'individu. Les femmes et les hommes sont si fondamentalement humains et qu'ils méritent une égale exigence économique au delà du fait des inutiles tragédies boursières et qu'ils ont droit de justifier l'expression de leur revendication en terme de droit et de devoir. Pourtant chaque jour que Dieu fait, dans l'idéal de l'autre, je me suis toujours requis à m'identifier à des valeurs intrinsèques de liberté, parce que le mot existence n'est pas dire enchainé et ceux qui me connaissent savent que je suis fidèle à l'esprit de dissidence qui me fait tenir toujours debout quand d'autres se couchent. Sommes nous aujourd'hui dans ce qui n'est peut-être pas encore financièrement nommable et tandis que les traders chrétiens et juifs façonnaient le crack boursier de 1929 et qu'ils créaient Hitler en tant qu'homme politique, ils fusionnaient dans le nazisme leur incapacité dans leur voracité à ne devenir autre chose que du barbelé à la fumée des crématoires, cannibalisme de circonstance économique parce que la faim religieuse d'éternité leur agrandissait les yeux. Définir l'argent, c'est universaliser ce particularisme économique dont la fonction est tout autant de préserver son individualisme à défendre que d'en exclure ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette idéologie ainsi formée. J'aurais connu en ce siècle, une classe politique corrompue à la renonciation partagée à l'absoluité au profit des plus nantis. J'aurais connu des petits patrons voyous devenus maitres en fausses factures et je les aurais même vu devenir adjoints de mairie. J'aurais vu des ambulanciers voyous échapper à la justice, des médecins, des chirurgiens asservis à l'économisme amoral de la consommation par le profit mal acquis. J'aurais connu des ouvriers, des salariés, des femmes, des hommes, des enfants, ne plus tendre la main comme une formule élémentaire de politesse, mais dans celle de la mendicité dont l'Etat distributeur se fait le chantre d'une charité de la méritologie. Il faut une rage jouissive, théorique, pour développer l'€urotisme en soi, quand de cette monnaie commune, l'indifférence ou le mépris se manifeste d'une incroyable et inconcevable habilité à l'égard du plus riche et de la classe politique et l'emporte sur la justice au profit suicidaire. Je crains fort que les erreurs du passé ne soient devenues celles du passif dans ce présent des plus noirs méfaits et pourtant bien que les turbulences soient très fortes, précarité, de la pauvreté et de confier enfin aux générations montantes, les moyens non de la médiocrité, mais de la véritable liberté, celle du don de soi, au delà de son origine, de sa couleur ou de son appartenance religieuse ou politique.


| 4452 vues | 0 commentaire

Une jeunesse spontannée, courageuse

 

 

Lyon, la cité des Soies, le pays des tisseurs, non loin du Rhône, dans une très vieille maison, tout en haut de la Croix Rousse et des remous inlassables du fleuve, ici que vient au monde le 9 octobre 1920, Marcel Bertone. Son père était d'origine italienne, ses ancêtres avaient fuis l'Italie dans ce que l'on appela l'immigration méridional, le sud du pays essentiellement agricole était aux mains des riches propriétaires terriens et des terribles bandes de brigands appelés communément les brigantaggios, sorte de mafia locale, un mouvement insurrectionnel, cruel et qui fut violemment réprimé. Ces grands propriétaires terriens fonciers étaient tous des notables, aidés par les bandes de mafieux, des brigands, ils maintenaient par la servitude, la séduction, le crime, leurs paysans dans un état d'asservissement proche de celui l'esclavage ou du servage. Le père de Marcel Bertone était maçon comme la plupart des italiens venus s'installer sur la terre historique des Canuts lyonnais. Au delà du racisme ambiant, le père et la mère élèvent leur nombreuse progéniture dans l'amour de la France, de leur nouvelle patrie comme l'aime à le dire et le redire le père Bertone, ici dans ce très vieux quartier où la pierre, les maisons nous rappellent l'histoire, les révoltes, la misère et les combats des Canuts lyonnais. Marcel Bertone est un élève doué, appliqué, il fait l'honneur de ses professeurs et celui de sa famille, sa mentalité s'enracine tout naturellement dans et depuis la terre qui les ont accueilli, il vit sa liberté dans la liberté de l'autre avec un sens singulier de la compassion humaine. Chez les Bertone, on est tous républicains et communistes convaincus et Marcel ne faillit pas à la règle ancestrale, il entre ainsi au Parti Communiste et il a tout juste 15 ans. Marcel Bertone qui vient de fêter son 16 anniversaire s'engage libre dans les Brigades internationales, il participe activement à la guerre d'Espagne et contre le franquisme et c'est alors qu'il rentre en France 3 ans plus tard, nous sommes dès les premiers jours de 1939. Marcel Bertone avait été trois fois grièvement blessé en Espagne et c'est un jeune homme très amaigri qui fit sa première visite au secrétariat de la région Rhône-Ain des Jeunesses communistes : je suis de retour et je viens me mettre à votre disposition ! Le dimanche, Marcel Bertone aime se rendre à la campagne, il y retrouve sa jeune fiancé Jeannette Fedit qui était secrétaire du Foyer des jeunes filles de France de la Croix Rousse, il aime retrouver les Gônes, les enfants en patois lyonnais, Marcel et sa fiancé aime particulièrement se promener dans la nature, flâner au bord de l'eau, se baigner. Malgré le chômage qui sévit Marcel Bertone trouve un emploi d'aide comptable et tandis que la guerre fait rage, il est interné en tant que communiste dans différents camps dont le camp Fort de Paillet dans la commune vallonnée de Dardilly le Mont. Le 10 février alors qu'il est incarcéré, il épouse en prison Jeannette. Pour l'éloigner de Lyon, de sa femme, le 20 février, il est incarcéré à Fort Barreau dans l'Isère et c'est ainsi qu'il sera transféré de camp en camp de concentration, tel Carpiane près de Marseille, Riom la Montagne dans le département du Cantal et le dernier le camp de Chibéron dans le Var d'où il s'évade le 7 octobre 1940, les communistes ayant été un temps suspectés pour cause de l'implication soviétique du pack conclu entre Hitler et Staline. Après son évasion, Marcel Bertone séjourne à Montceau-les-Mines, à Troyes, puis il arrive en novembre à Paris où il devient le responsable de la banlieue sud des jeunesses communistes, il est hébergé dans le XI arrondissement par les jeunes Kwas et Feingehalter. Pour Marcel Bertone, le travail est pénible d'autant qu'il a été sérieusement affaibli par tous ses internements, Jeannette qui est enceinte est malade, si bien que l'on doit l'hospitaliser en urgence. Marcel Bertone change de travail, il devient transporteur à vélo-remorque, c'est à ce moment que le couple avec leur petite fille loue un petit appartement rue de la Folie Méricourt dans le XI arrondissement. Louis Bertone continue ses sabotages avec son groupe de francs tireurs et le 18 décembre 1941, il est arrêté en compagnie de deux de ses camarades, ils venaient de terminer l'incendie des camions de la Wehrmach. Marcel Bertone est jugé avec 26 autres francs tireurs au Tribunal de Paris, il est condamné à mort et il est fusillé le 17 avril 1942. Marcel Bertone, Grand Héros de la Résistance a reçu à titre posthume, les plus hautes distinctions de la République. A Lyon, les lyonnais n'ont pas oublié le garçon courageux, le jeune homme épris de liberté et au lendemain de la guerre, dans une cérémonie émouvante, avec Jeannette sa femme, sa petite fille Hélène, à Lyon l'on baptisa dans le quartier de la Croix Rousse, sur la colline de la Croix Rousse, la place principale Place Marcel Bertone Résistant Français 1920 – 1942, ici où son grand père et sa grand mère, italiens de naissance étaient arrivés fuyant pour leur liberté. Juste avant son exécution, il écrit cette lettre bouleversante à sa petite fille Hélène.

 

Ma petite Hélène,

 

Ma petite Hélène, lorsque tu liras cette lettre ton petit cerveau commencera sans doute à comprendre la vie. Tu regretteras de ne pas avoir à tes côtés ton papa qui t'aurait rendue si heureuse avec ta maman. Mon Hélène, tu dois savoir un jour pourquoi ton papa est mort à vingt et un an, pourquoi il s'est sacrifié, pourquoi il a fait semblant de t'abandonner. Je t'ai aimé avec tout l'amour paternel dont un homme peut être capable. J'avais fait de beaux rêves d'avenir pour toi, je ne suis plus, mais j'ai confiance dans ta maman qui saura me remplacer auprès de toi. Ma petite Hélène, il est deux heures, il faut être prêt. Il faut me dépêcher. Ecoute et respecte mes volontés. Dans tout ce que tu feras dans la vie, respecte ta mère, respecte le souvenir de ton père. Si, un jour,tu manquais de respect à ta maman, sache que si je pouvais l'apprendre, je sortirais de la tombe pour te le reprocher. Apprend à connaître les raisons pour lesquels je suis tombé. Apprend à connaître ceux qui t'entourent et juge les gens non d'après ce qu'ils te diront, mais d'après ce que tu les verras faire. Aie la volonté, l'ambition de devenir. Aie l'esprit de sacrifice pour les choses nobles et généreuses. Ne te laisse pas arrêter par les choses qui paraîtront te convaincre que ton sacrifice est vain, inutile. Soutien ta maman par ta conduite honnête, ne lui crée pas de souci inutiles. Aide là de toutes tes forces, car la vie pour elle fut semée de souffrances amères et tragiques. Si dans la vie, tu ne connais pas la richesse, console toi en pensant que là ne se trouvent les sources du vrai bonheur. Choisi un honnête travailleur pour mari. Choisi le généreux, aimant, travailleur, capable de t'aimer. Ma fille, en pensée, je t'embrasse, on ne nous a pas accordé l'autorisation de nous voir … peut être cela vaut il mieux ?

 

Adieu mon Hélène, ton papa est mort en criant Vive la France.

Fait à la prison de la Santé, le 17 avril avril 1942, date de mon exécution.

 

Marcel Bertone

 

Ne baisse pas la tête parce que ton papa est fusillé


| 3393 vues | 0 commentaire

De l'illetrisme au langage des couleurs

 

L'arrivée de Henri Cornuel au Tribunal de la Flèche

 

 

L'hiver s'est abattu comme une masse, un hiver rigoureux, glacial, nous sommes en Sud Sarthe, le 24 janvier 1938, les cours d'eau et les rivières sont gelés et l'on fait exploser la banquise à coup de dynamite. La ferme de la Porée à quelques kilomètres de la Flèche, au fin fond de la lande, un bâtiment sans étage, sur la gauche le cellier, les greniers à foin, l'écurie aux vaches et deux insalubres pièces, dont la cuisine avec ses poutres apparentes, la vaste cheminée dont le foyer brûle durant toute l'année, la grande chambre où dorment séparément, d'un drap tendu d'un bout à l'autre de la pièce, la mère Cornuel et ses deux fils, Henri et Georges. La ferme de la Porée avec ses quatre hectares de mauvais prés, de mauvaise terre, de la pierre silex et du chiendent, c'est dans cet endroit maudit où vivent dans une extrême pauvreté, la famille Cornuel, le père Cornuel est mort l'an passé, une crise cardiaque avait dit le docteur et depuis c'est comme si le temps s'était arrêté subitement, la mère et ses deux fils sont bien incapables de gérer la ferme et les terres, c'est plus que la pauvreté, c'est la misère, Henri et Georges ne sont pas fichus de s'adapter à un travail hors de la ferme, ce qui arrange forcément les affaires de la mère qui ne peut se passer d'eux, mais elle les aime et eux ne la quitte pour ainsi dire pas d'un seul cheveu, la mère Cornuel leur voue une tendre et folle admiration, une idolâtrie sans borne, elle les harangue par des promesses jamais bien longtemps tenues, aussi les encourage t-elle dans des actes d'incivilité, mais la pauvre femme sait-elle seulement que ses deux fils ne sont en réalité que deux simples d'esprit animés par leur bas instinct et si l'on ne brille pas par l'esprit, ni par l'intelligence, ni par l'instruction chez les Cornuel, faut-il aussi dire tout simplement dire que ni la mère Cornuel, ni ses deux fils n'ont guère fréquenté les bancs de l'école. Il y a tout près de la cuisine, le vieux et gigantesque tilleul qui embaume l'air et l'imagination fertile de Georges et de Henri, et s'il n'y avait que les bourdonnements agressifs de l'abeille pour détourner les deux fils de leur douce rêverie quotidienne, il y a également ceux de leur estomac qui s'agite et puisqu'il n'y a rien à manger, alors on braconne ensemble, si bien que la mère Cornuel et ses deux fils sont devenus par la force du destin des braconniers avisés, de cette pratique de très fin braconnage les Cornuel ont fini par ne plus se rendre au village, ni au alentour ou même à la Flèche, sauf pour la vente de quelques sacs de pommes de terre, de carottes et de poireaux ou de salades. Au village, la réputation des Cornuel n'est plus à faire et partout alentour ils sont devenus personæ non gratae, reclus dans leur ferme, c'est avec des bordées d'injures et à coups de fusil qu'ils appliquent la même réciprocité, si bien que le facteur afin de ne plus venir déposer le courrier à la ferme, a demandé une dérogation, mais qui pourrait bien écrire aux Cornuel, sinon le seul Trésor Public et si la mère Cornuel, Henri et Georges ne savent ni lire, ni écrire, ni compter, ils savent bien reconnaître les quatre couleurs de l'Administration, le bleu de l'État, la couleur verte si redoutée qui dit que la facture n'est pas encore payée, la couleur rouge sang qui dit attention il faut payer, il y a le vert barré de rouge qui dit attention dernier avertissement ! Depuis l'acquisition de la ferme en 1935, les couleurs administratives n'ont pas cessé une seule fois de se multiplier et il faut bien avouer depuis l'année 1936, personne n'a vraiment osé s'approcher de la ferme et c'est alors que ce 24 janvier 1938, l'huissier de justice arrive avec un jeune commissaire : Mère Cornuel, c'est pour une saisie conservatoire ! La mère Cornuel ne sait pas ce qu'est une saisie conservatoire et c'est avec une volée de bois vert et d'injures qu'elle renvoie à la porte les deux requérants, elle décide soudainement de se barricader avec ses deux fils, c'est le silence qui s'installe et l'on décide de ne plus répondre aux injonctions du jeune commissaire qui envisage de revenir accompagné de la force publique. Il est près de quatre et quart de l'après midi, sont arrivés à la Porée avec le commissaire de police, l'huissier, le serrurier du village, le garde de champêtre, le jeune serrurier qui n'a pas encore 20 ans connaît très bien ces portes de ferme à deux battants, alors qu'il déverrouille la serrure du bas, il se redresse pour ouvrir celle du haut, mais le battant s'ouvre brusquement, un coup de fusil retentit et le jeune serrurier s'écroule mortellement blessé. Le commissaire de police est stupéfait, ébranlé, il demande l'autorisation de porter secours au jeune serrurier, ce qu'approuve la mère Cornuel pas émue pour un denier. Épouvantés, l'huissier, le commissaire et le garde champêtre voient sortir comme si de rien n'était, la mère Cornuel et ses deux fils qui vaquent à leurs occupations habituelles, la litière pour la chèvre, du fourrage, des choux pour la vache, mais méfiant Georges a gardé son fusil à la main. Alors même qu'on s'interroge de quoi faire, le jeune commissaire décide de retourner au village pour demander l'aide de la gendarmerie, l'adjudant Pascarel et deux gendarmes arrivent en fin de soirée, la mère Cornuel ferme ses volet pour la nuit, l'adjudant pour ne pas envenimer les choses parle d'accident et demande à ce que les garçons sortent, mais dans un ricanement proche de la folie, la mère Cornuel s'enferme et se barricade avec ses deux fils et jure qu'ils ne sortiront pas, qu'il n'en est pas question. À la tombée de la nuit un groupe de gendarmerie arrive sur les lieux, le capitaine Piriou, il y a là le Procureur de la république, le Juge d'instruction, le Sous Préfet de la Flèche, le temps passe vite, c'est la pleine nuit, du fond de la cour on entend comme des grincements, on dirait un sertisseur et le bruit courre que les Cornuel fabriquent des cartouches pour le fusil. La nuit passe et à l'aube naissante, l'adjudant Pascarel s'approche muni d'un porte voix, entame la négociation, mais pour toute réponse c'est le silence et toutes les dix minutes le brave adjudant Pascarel inlassable recommence. Le matin se fait jour et la matinée passe ainsi dans le silence le plus complet et le Sous Préfet s'affole : On va les sortir par la force, on va les enfumer les Cornuel, ça commence à bien faire, ça peut plus durer ! Le Sous Préfet réussi à se procurer des bombes lacrymogènes dans une usine d'explosifs des environs, six kilos de soufre en bâtons, en mèches, des ampoules de divers produits suffocants pour la chasse aux renards, deux gendarmes montent sur le toit, il est déjà près de 12 heures 30 et ils déversent en vrac tout le lot de matériel asphyxiant par les orifices de la cheminée qu'ils bouchent avec de gros sacs en jute et on attend. Les Cornuel réagissent en allumant le feu dans la cheminée, les gaz toxiques ont bien pénétré, bien enfumé l'intérieur, pas un bruit, c'est le silence, le capitaine Piriou et l'adjudant Pascarel en conclurent que les assiégés sont désormais hors de nuire, qu'ils sont asphyxiés, il est près de 15 heures 30, les gendarmes passent à l'attaque avec neufs pétards de mélinite fourni par l'armée, mais voilà les explosions ont bien peine à ébranler les montants de bois de la porte, les gendarmes enfoncent la porte à demie calcinée, la cuisine et la chambre sont vides, les Cornuel se sont réfugiés dans l'écurie attenante, alors que les gendarmes fracassent la porte de l'étable, la mère Cornuel demande à parlementer : Mais qu'est-ce donc que vous nous faites si nous on se rend ? L'adjudant Pascarel qui connaît fort bien Henri, c'est un camarade d'école, d'enfance, il lui demande de passer son fusil par la crosse et il jure devant Dieu qu'on ne lui fera aucun mal, ni à son frère, ni à sa mère. Henri panique et se met à pleurer comme un petit garçon derrière la porte de l'étable, il répète sans cesse qu'il ne voulait pas faire de mal, mais la mère Cornuel surenchérit par une volée d'injures et qu'elle le jure, elle ne rendra pas le fusil, ni elle ni ses deux fils, l'adjudant Pascarel qui avait presque convaincu Henri, veut rejoindre le groupe de gendarmerie et c'est à cet instant précis que le brave gendarme reçoit une décharge mortelle en plein ventre, c'est la nuit noire, les esprits s'échauffent : On va les griller comme des porcs les putains de fumiers ! Ah les salauds ! Et tous d'être surexcités, du Sous Préfet, du capitaine Piriou et des gendarmes, des pompiers, du Juge d'instruction et tous ramènent et arrosent d'essence les quelques bottes de foin de la grange et pour la première fois de leur belle et brillante carrière les pompiers volontaires deviennent des incendiaires, il faudra près de trois heures pour que la ferme de la Porée s'embrase entièrement, le spectacle est horrifiant et l'on voit les silhouettes des trois assiégés courir et revenir dans les deux pièces, ils traversent l'étable en flamme, toute cette scène est ponctuée par les tirs nourris des gendarmes qui visent au hasard des apparitions. Henri apparaît et se livre, mais il s'arrête aveuglé par les phares, une salve est alors tirée dans sa direction, il s'enfuit dans le noir de la nuit, Georges le plus jeune sort du brasier, mais les tirs continuent et c'est le corps criblé qu'il meurt sur le coup, la mère Cornuel en torche humaine s'affaisse morte, le corps calciné. Henri, le seul survivant est retrouvé le lendemain à Seiche sur Loir, il était attablé chez une certaine madame Bellisson qui lui avait donné une paire de chaussure, le pauvre s'était enfouis pieds nus. Dévisageant les gendarmes qui viennent l'interpeller, Henri ne se rendit pas même compte de son arrestation. Trois journées d'hystérie, d'incompréhension collective, les 24, 25 et 26 janvier, il y eu des enquêtes, des contres enquêtes, des rapports, des contres rapports pour établir la recherche des responsabilités, la gendarmerie fut mise hors de cause, le Préfet, le Sous Préfet furent blâmés et destitués, les pompiers furent blâmés. Henri, pauvre d'esprit fut reconnu comme non jugeable, il mourut fou, le 31 août 1948 à l'hôpital psychiatrique du Mans. Du langage des couleurs, de l'écriture et si d'aventure la mère Cornuel et ses deux fils, Georges et Henri avaient su tant soit peu lire, écrire et compter, sans nul doute l'analphabétisme, l'illettrisme dont ils furent les victimes, n'aurait pas agit pour une facture dont la banalité de l'arriéré d'impôt pour les années 1936, 1937, 1938 était tout juste de 279 francs, de l'intransigeance de l'Administration des Impôts, de la bêtise humaine.

 


| 3195 vues | 0 commentaire

Félicien Joly résistant de la première heure

 

 

Dans ce pays, la bande de ciel entre les terrils reste grise, noirâtre. La roche carbonée semble étaler sa couleur à ce ciel d'automne, son charbon sorti tout droit des boyaux de la mine, sa terre respire avec un bruit de piolet. Son jour crasseux tasse son ombre mélancolique avec l'odeur de la houille qui somnole, prisonnière de la fosse et de la terre plate. Escaudain, dans les plaines du Nord Pas de Calais, pays des houillères, là où les premières fosses furent creusées dès 1776, avec ses deux terrils, c'est ici dans la grisaille matinale du dimanche 28 décembre 1919, qu'arrive au monde Félicien Joly. Encadré par l'exigence de ses parents dans le strict respect de la vie, une règle de vie imposée par son père, un ardent communiste, soutenu par la chaleur toute maternelle de sa mère, Félicien Joly grandit dans un monde où chacun ressentait à sa manière l'ordre des choses établies, la singularité, la rigueur des expériences, le sens aigu des responsabilités. Félicien Joly est un enfant doué, il brille dans toutes les matières, il raisonne avec les yeux de l'évidence, il est à la fois un feu, un souffle, une vibration qui se projette loin. Après avoir passé avec brio tous les examens scolaires, Félicien Joly est reçu avec mention au baccalauréat, il se destine pour l'éducation nationale, il est nommé à son premier poste d'instituteur à Fresnes sur Escaut. En 1939, la guerre éclate, Vichy et le vieux maréchal Pétain, la Résistance, ce grand mouvement de masse depuis la Révolution de 1789, la France n'a rien connu de tel, de partout venant du peuple et des couches profondes de la classe ouvrière, l'instituteur Félicien Joly, communiste comme son père, y participe. Félicien distribue clandestinement à la barbe et au nez des nazis des tracts ronéotypés, avec ses camarades du secteur de Valenciennes, il organise dans la région d'Escoudain, Escautpont, de Lourches, des séries de sabotages à l'explosif, Félicien s'étant fait la main avec l'aide de son ami Germinal Martel, en vidant les obus de la DCA, ils récupéraient les détonateurs, ainsi Félicien Joly fabriquera sa propre nitroglycérine. Entre 1940 et 1941, le groupe de francs tireurs mène un combat harassant et il porte de rudes coups à l'occupant, la wehrmacht et les nazi, il fait dérailler un train militaire allemand, il dynamite une sous station électrique et une génératrice, il attaque des soldats nazis à Lambersart tout près de Lille, chaque nuit, il sabote les camions, les voitures, le matériel militaire allemand. En septembre 1941, entre Lille et Valenciennes, Félicien qui a mis au point ses explosifs, ses détonateurs avec pile électrique et avec son groupe de franc tireur, René Denys, Eusébio Ferrari, les frères Bridoux, il fait dérailler un train convoyant des troupes hitlériennes. Le groupe de francs tireurs attend caché dans les broussailles de la forêt de Raisnes tandis que la ligne de chemin de fer est gardée par les sentinelles et les patrouilles allemandes. Ferrari, un des membres du groupe, s'élance vers la ligne, il creuse avec ses mains un large trou sous la traverse de bois et pose ses cartouches explosives, le détonateur et la batterie électrique inventée par Félicien Joly. Il est 21 heures, le train rempli de nazis déraille, il y aura de nombreux morts et des blessés. Le groupe de francs tireurs de Félicien Joly et d'Eusébio Ferrari attaque principalement les centrales électriques, les casernes de munitions. Comment comprendre un tel courage, cette rage pour la défense de la Patrie, pour les nazis, les êtres humains n'étaient des corps, des volontés à briser et comprendre le courage de tous ces jeunes gens de 15 à 22 ans, il faut extirper de soi, cette profonde sensation de froid, cette irraisonnée sensation et se saisir de son âme à soi, sans prendre le temps de s'interroger, se retourner brusquement en direction du combat, comme un seul bras armé qui s'élance dans un geste déchirant d'humanité. Félicien Joly est arrêté le 18 septembre 1941, jugé avec quatre autres jeunes garçons francs tireurs : Maurice Dor de Valenciennes, Serediak Roger de Bruay, Charles Robiquet de Valenciennes, Jean Dubois de Bruay sur Escaut, ils sont condamnés à mort et fusillés le 15 novembre 1941 à la citadelle de Lille. A la prison de Loos, l'aumônier, l'abbé Marcout a rapporté les dernières paroles de Félicien Joly : Ma mort est le déroulement normal des faits. Nous avons lutté pour que d'autres puissent vaincre. Longtemps après la guerre l'abbé Marcout toujours sous le coup de l'émotion quand on l'interrogeait sur Félicien Joly, disait : Je garderai toujours un excellent souvenir de Félicien Joly. C'était un type d'homme comme j'en ai rarement rencontré et comme j'en rencontrerai encore plus rarement dans ma vie. À l'instar de ses frères d'armes morts pour la France, Félicien Joly a reçu à titre posthume, les plus hautes distinctions de la République, deux collèges portent son nom, celui de Fresnes sur Escaut et d'Escaudain, sa ville natale. Avant d'être fusillé, il écrira cette lettre bouleversante à ses parents, à sa famille, à ses amis.

 

 

A tous ceux qui me sont chers,

 

Cette lettre est la dernière que je vous écris : elle arrivera après ma mort. Elle va éveiller en vous de douloureux souvenirs, je ne suis pas un lâche, j'ai accepté la peine infligée et je vais mourir. Papa et maman, mes chers sœurs, ne me pleurez pas, soyez fier de moi au contraire. J'ai vu un prêtre non pour recevoir le baptême, mais pour qu'il répète de vive voix mes dernières déclarations. Je voulais que toute l'humanité soit heureuse, voyez l'avenir en face, radieux et sûr. Vous serez heureux et je serai l'artisan de votre bonheur. Je meurs jeune, très jeune, mais il y a quelque chose qui ne meurt pas, c'est mon rêve. Jamais comme en ce moment il ne m'est apparu plus lucide, plus somptueux, plus proche de nous. Enfin l'heure de mon sacrifice est venue, l'heure de sa réalisation approche, ma lettre se termine, l'heure tourne, trois heures seulement me séparent de la mort, ma vie va s'achever. Bientôt le rude hivers, bientôt aussi le bel été. Moi je vais rire de la mort, car je ne vais pas mourir, on ne va pas me tuer, on va me faire vivre éternellement. Mon nom va sonner après ma mort, non comme un glas, mais comme une envolée d'espoir.

 

N'oubliez pas mes camarades enfermés et dont les familles sont sans ressources. J'adresse mes dernières pensées à tous les professeurs de l'EPS de Valenciennes. Je vais mourir pour que la France soit libre, forte et heureuse.

 

Félicien Joly


| 3400 vues | 0 commentaire

Une jeunesse, une adolescence héroïque

 

 

C'est par une journée de forte gelée, à Seloncourt, dans ces belles terres de calcaire, rythmées des giboulées et des orages, ce 27 octobre 1926, que vient au monde Henri Fertet. Ses parents sont instituteurs, tout comme l'était la lignée de ses grands parents, tous originaires du Doubs en Franche Comté. Dans l'odeur de l'encre et de la craie, les bruits de l'école, des cris des enfants, les grincements de la plume sergent major, les images illustrées des cartes de 1875, la voix de son père instituteur, le jeune Fertet grandit par un savant développement personnel et singulier, une singularité riche de sens, faite d'une libération toute spirituelle, dans une foi indéfectible pour sa famille, sa patrie, ses amis. Henri est un chrétien catholique et il le dit haut et fort à qui veut bien l'entendre alentour. Amoureux de la vie et de la nature, Henri Fertet aime gravir les pentes et les monts, les combes bordées des forêts du Doubs à la recherche des quelques pierres et autres vestiges dont il fera plus tard sa passion. En 1937, Henri Fertet, ayant obtenu avec la mention Très Bien son Certificat d'études primaire, il quitte Seloncourt pour le lycée Victor Hugo à Besançon. La-bas à Besançon, c'est un élève surdoué, ordonné, aimé de ses professeurs, apprécié des autres élèves, il est passionné par la nature, la pierre, l'archéologie, l'histoire. La guerre éclate, c'est la débâcle, puis l'armistice de 1940 est signé, Henri Fertet qui n'a que 14 ans pense sérieusement, lui le catholique, à rejoindre les groupes communistes du maquis. Le 22 octobre 1941, il apprend la mort héroïque à l'âge de 17 ans du jeune communiste Guy Môquet, à ce moment, il s'engage, il engage sa foi en Dieu, sa foi en sa patrie, sa foi en sa famille. En 1942, Henri Fertet rejoint le détachement jostice du membre catholique des jeunesses ouvrières Marcel Simon, dans le groupe il y a le jeune Philippe ( Roger Bourdy), déjà responsable inter-régional des FTP, qui demande à Marcel Simon et Henri Fertet quel nom ils proposeraient à leur détachement de francs-tireurs ? Henri Fertet répond : Il faut nous appeler le détachement Guy Môquet, à la mémoire du plus jeune Français assassiné par les nazis à Châteaubriant et étudiant comme moi. Catholiques et communistes ensembles, frères d'armes pour une foi différente, une cause commune. Les éclats du Détachement Guy Môquet font échos partout en France comme à l'étranger, et les actes de sabotages de Henri Fertet dit Émile et de ses camarades donnent du fils à retordre aux nazis. En 1943, Émile ( Henri Fertet ) qui n'a pas encore 17 ans participe en tant que chef de groupe de seize personnes à la destruction le 16 avril 1943 du dépôt d'explosifs du poste de garde du Fort de Montfaucon, le 7 mai 1943, ils détruisent le pylône à haute tension de Châteaufarine non loin de Besançon. Sur la route de Besançon Quingey, le 12 juin 1943, le groupe attaque la voiture du commissaire des douanes, l'allemand Rothe, Émile tire le blessant mortellement, mais l'arrivée d'un soldat en moto l'empêche de confisquer l'uniforme et les papiers de Rothe. Dès lors à partir de juin, le groupe est activement recherché par les nazis et la gestapo, Henri Fertet dit Émile est arrêté le 3 juillet 1943 à 3 heures du matin au domicile légal de ses parents à l'école de Besançon-Velotte. Henri Fertet est incarcéré à la prison de la butte à Besançon et il est sans doute à cette heure cruciale, le plus jeune emprisonné de France, il n'a que 16 ans. Il est condamné à mort avec d'autres camarades lors de sa parution près le Tribunal militaire de la Feldkommandantur 560 et Durant 87 jours de tortures et de sévices, Henri Fertet dit Émile est exécuté le 26 septembre 1943 à la citadelle de Besançon. Henri Fertet fut créé Compagnon de la Libération à titre posthume ( décret du 7juillet 1945 ), Médaillé de la Résistance, mais aussi Chevalier de la Légion d'Honneur. Il reçut également, la Croix du Combattant Volontaire 1939-1945, ainsi que la Médaille des Déportés et Internés Résistants. Henri dans un courage hors du commun écrit à sa famille une dernière lettre bouleversante que l'on peut rapprocher à tant d'autres lettres de jeunes étudiants morts fusillés, telle celle du jeune René Laforge qui parvint à ses parents : Vous irez dire à mon directeur de l'école normale que je suis mort courageusement comme il sied à l'homme qu'il avait formé. Dites lui adieu tendrement de ma part.

 

 

Besançon, prison de la Butte (Doubs)

 

26 septembre 1943

 

 

Chers parents,

 

Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vu si pleins de courage que, je n'en doute pas, vous voudrez bien encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi. Vous ne pouvez savoir ce que moralement j'ai souffert dans ma cellule, [ce] que j'ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir sur moi votre tendre sollicitude que de loin, pendant ces quatre-vingt-sept jours de cellule, votre amour m'a manqué plus que vos colis et, souvent, je vous ai demandé de me pardonner le mal que je vous ai fait, tout le mal que je vous ai fait. Vous ne pouvez douter de ce que je vous aime aujourd'hui, car avant, je vous aimais par routine plutôt mais, maintenant, je comprends tout ce que vous avez fait pour moi. Je crois être arrivé à l'amour filial véritable, au vrai amour filial. Peut-être, après la guerre, un camarade parlera-t-il de moi, de cet amour que je lui ai communiqué ; j'espère qu'il ne faillira point à cette mission désormais sacrée. Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi, et particulièrement mes plus proches parents et amis, dites-leur toute ma confiance en la France éternelle. Embrassez très fort mes grands-parents, mes oncles, mes tantes et cousins, Henriette. Dites à M. le Curé que je pense aussi particulièrement à lui et aux siens. Je remercie Monseigneur du grand honneur qu'il m'a fait, honneur dont, je crois, je me suis montré digne. Je salue aussi en tombant mes camarades du lycée. À ce propos, Hennemay me doit un paquet de cigarettes, Jacquin, mon livre sur les hommes préhistoriques. Rendez le "Comte de Monte-Cristo" à Emeurgeon, 3, chemin Français, derrière la gare. Donnez à Maurice Andrey de La Maltournée, 40 grammes de tabac que je lui dois. Je lègue ma petite bibliothèque à Pierre, mes livres de classe à mon cher Papa, mes collections à ma chère maman, mais qu'elle se méfie de la hache préhistorique et du fourreau d'épée gaulois. Je meurs pour ma patrie, je veux une France libre et des Français heureux, non pas une France orgueilleuse et première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête. Que les Français soient heureux, voilà l'essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur. Pour moi, ne vous faites pas de soucis, je garde mon courage et ma belle humeur jusqu'au bout et je chanterai "Sambre et Meuse" parce que c'est toi, ma chère petite maman, qui me l'a appris. Avec Pierre, soyez sévères et tendres. Vérifiez son travail et forcez-le à travailler. N'admettez pas de négligence. Il doit se montrer digne de moi. Sur les "trois petits nègres", il en reste un. Il doit réussir. Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée, mais c'est parce que j'ai un petit crayon. Je n'ai pas peur de la mort, j'ai la conscience tellement tranquille. Papa, je t'en supplie, prie, songe que si je meurs, c'est pour mon bien. Quelle mort sera plus honorable pour moi ? Je meurs volontairement pour ma Patrie. Nous nous retrouverons bientôt tous les quatre, bientôt au ciel. Qu'est-ce que cent ans ? Maman rappelle-toi : "Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs Qui, après leur mort, auront des successeurs." Adieu, la mort m'appelle, je ne veux ni bandeau, ni être attaché. Je vous embrasse tous. C'est dur quand même de mourir.

 

  

 

Mille baisers. Vive la France.

 

Un condamné à mort de 16 ans.

 

H. Fertet.

 

Excusez les fautes d'orthographe, pas le temps de relire.

Expéditeur : Monsieur Henri Fertet, au ciel près de Dieu.

 


| 3199 vues | 0 commentaire

Un Apotre pour les communistes

 

 

En ces temps là, Barentin était une bourgade agricole et grâce à la rivière Austreberthe, elle comptait plusieurs moulins à eau et de surcroît de nombreuses usines de textiles s'y étaient installées. C'est ici, non loin de Rouen, dans ce petit village du Pays de Caux que vient au monde, le 29 janvier 1900, Lucien Bunel. Ses parents, gens modestes, Alfred et Zoé Bunel ont déjà trois enfants à l'arrivée de Lucien, une famille qui en comptera huit. Ils travaillent d'arrache-pied à l'usine textile et pour des salaires de misère, Alfred Bunel est renvoyé sans ménagement pour avoir pris la tête du syndicat, il avait mené de front une lutte très active en vue des revendications des ouvriers, Lucien Bunel, le futur Père Jacques écrira à la mort de son père : Il s'est éteint en quelques minutes, usé par le travail d'une vie dure pour élever sept enfants, dont un prêtre, en un temps où il n'y avait aucun secours pour les familles nombreuses. La mort de son père aura une incidence toute particulière dans sa vie de prêtre, un jour de messe, il scande dans un sermon resté célèbre : Moi ouvrier, fils d'ouvrier, je viens vous parler de Jésus ouvrier ! c'est tout juste s'il ne se fit pas sortir de sa chaire. À l'âge d'un an, Lucien tombe gravement malade, au point de frôler la mort, ses parents font un pèlerinage à saint Germain où le miracle s'accomplit. Lucien Bunel a cinq ans lorsqu'il dit à ses parents qu'il veut être un grand monsieur curé, à l'âge de onze ans il fait sa première communion, à douze ans il déclare vouloir être prêtre, ses parents refusent, mais devant les insistances de Lucien, ils finissent par accepter, sa mère lui dit : Aller ne pleure plus, mon Lucien, nous travaillerons tous et le Bon Dieu ne nous abandonnera pas. En 1912, Lucien Bunel entre au petit séminaire de Rouen, mais aux premières heures de la Première Guerre mondiale, Alfred, son père est tué et c'est sa mère qui va dorénavant devoir travailler pour payer les études de son fils. Lucien obtient son bac, dont la première partie en 1918, l'autre en 1919, la même année il entre au grand séminaire de Rouen. Entre temps en 1920, il quitte ses études pour aller effectuer son service militaire au Fort de Montlignon où il laissera dans la population un souvenir inoubliable, impérissable. Le 23 février 1922, Lucien reçoit la tonsure, le 12 juillet 1924 il est ordonné sous diacre, il écrit pour sa consécration : O mon Dieu, Tu vois et Tu sais avec quelle ardeur je Te désire, avec quelle passion j'aspire à Te posséder, à Te saisir, à T'étreindre !…O mon Dieu, agis Toi-même en moi, consume-moi dans Ton Amour infini en me prenant et m'absorbant en Toi. Le 11 juillet 1925, Monseigneur André du Bois de la Villerabel, grand archevêque de Rouen, le nomme prêtre. De 1925 à 1936, il est éducateur, professeur d'anglais. En 1927 il fait la rencontre du Carmel en la personne de Père Marie Eugène de Jésus, son désir d'entrer au Carmel se heurt à deux reprises au refus de Monseigneur André du Bois de la Villerabel, l'une en 1928, l'autre en 1929, qui lui demande d'intégrer la vie scolaire et le 28 août 1931, il reçoit enfin l'autorisation d'entrer au Carmel. Lucien Bunel effectue son noviciat de 1931 à 1932 au séminaire de Lille et le 14 septembre 1931 au moment de sa prise d'habit, il prend le nom de frère Jacques de Jésus. Le Conseil provincial décide de la création d'un collège à Avon, ainsi il ouvre ses portes le douze octobre 1934 et sa direction est alors confiée au Père Jacques. Le 3 septembre, la guerre est déclarée et le maréchal des logis chef Bunel est appelé sous les drapeaux, le 18 juin 1940 il est fait prisonnier à Lunéville, il en sera vite libéré et en janvier le collège d'Avon ré-ouvre ses portes. Dès 1940, le Père Jacques entre dans la Résistance aux côtés des groupes communistes, ses amis et avec l'accord de son Provincial, son couvent devient un lieu d'asile pour les réfractaires au service du travail obligatoire en Allemagne et les jeunes israélites qui échappent ainsi aux rafles des occupants. Le 15 janvier 1944, suite à une dénonciation, le Père Jacques, ainsi que trois enfants juifs sont arrêtés par la gestapo à l'intérieur même du couvent : Au revoir les enfants, à bientôt ! Au revoir, au revoir mon Père s'écrient les enfants et les professeurs. Les nazis placent le Père Jacques sur le même plan politique que les communistes et le désigne pour le même convoi, ils sont 51 personnes au camps de Neue-Brême près de Sarrebruck. La nourriture se compose d'un quart d'eau chaude le matin, d'un demi litre d'eau froide le midi, d'un pain noir et d'une cuillerée à soupe de légume déshydratés dans un quart d'eau chaude le soir. Les déportés sont attelés à 20 personnes sur une charrue pour des travaux de terrassements pour les SS et le 21 avril, jour du départ pour Mauthausen il ne restait que 7 personnes vivantes sur les 51 personnes. La bas au camps de Güsin, le Père Jacques n'a rien perdu de sa volonté, espérer, rester les pieds par terre furent les mots du Père Jacques. Au péril de sa vie, il célèbre trois messes par jour, il prend part aux conférences avec ses amis communistes, il soulage les désespérés, il soigne les malades, les blessés, il assiste les mourants. Le 5 mai 1945, le camp est libéré et le Père Jacques encore miraculeusement en plein d'énergie se dépense s'en compter, mais le 12 mai, il s'alite victime d'une broncho pneumonie, il est atteint de dysenterie. Madame Crespin de la Susse infirmière de la Croix Rouge le transporte vers l'hôpital de Linz, mais sous la chaleur étouffante et la route cahotante son état empire. Le 12 juin 1945, exténué, le Père Jacques meurt. Le corps du Père Jacques fut ramené au Val de Grâce, puis à Avon par l'autorité du ministre de la santé publique monsieur François Billoux, Charles Tillon, ministre de l'air, le commandant Cuffaut de l'escadrille Normandie Niémen, madame Mayou du Tilly et de madame la Général de la Morlay de la Croix Rouge. Israël n'a pas oublié le sauveur de ses enfants, le Père Jacques, cette grand figure chrétienne est saluée, honorée par les juifs le 9 juin 1985 de la médaille comme Juste parmi les Nations, le 29 juin 1988, un arbre est planté à sa mémoire au Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. Dans l'église de Montlignon, les habitants eux non plus n'ont pas oublié, une plaque de marbre porte ces mots, inscrite au lendemain de la guerre :

 

 

A la mémoire bénie
du R.P. Jacques de Jésus
Carme Déchaussé fondateur-directeur
du Collège Ste Thérèse à Avon (S & M)
Aumônier militaire
Déporté par la Gestapo
Décédé à Linz (Autriche) le 2 Juin 1945
des suites de son héroïque charité
pour ses camarades du camp
Fidèle souvenir de l'Abbé
Gourdoux et ses paroissiens
de Montlignon

26 Août 1945

 

 

Le cinéaste Louis Malle a produit son film Au revoir les enfants en mémoire du Père Jacques qui l'avait accueilli au collège d'Avon. Il dira avoir été marqué toute sa vie par la belle âme du Père Jacques. Pour le Parti communiste français, les déportés communistes de Mauthausen, la grande figure du Père Jacques est le symbole de la lutte pour la liberté, au delà des différences, de la croyance, mais si semblables dans leur combat pour la dignité humaine.


| 2986 vues | 0 commentaire

Une femme hors du commun

 

 

L' histoire d'une femme exceptionnelle, de sa personnalité au moment de la Deuxième Guerre mondiale et comprendre le Verbe de cette femme. Bien des êtres humains ont une vie, certes, mais bien peu d'existence, d'autres offrent un langage unique jusqu'à la fécondité de leur Verbe à tous les temps et Renée Auduc faisait partie indélébile de cette humanité lumière qui prouve son aura dans l'affirmation d'un altruisme absolu. La devise des Angeard d'où était issue Renée, n'était-elle pas : J'y tiens ! Renée Angeard, épouse Auduc est née au Mans le 16 novembre 1908, son père, Fernand était menuisier, il fabriquait des escaliers, des meubles et sa petite entreprise était florissante. La petite Renée a vécu heureuse dans la prodigieuse cohérence d'une famille dont l'abnégation était le fruit d'une vocation transmise de génération en génération, la fidélité comme modèle accompli d'humanité. À l'école, Renée est une enfant qui apprend vite et bien, on la pousse tout naturellement aux études d'où elle obtiendra son brevet du second degré, son brevet de secrétariat et de comptabilité. C'est probablement au cours de ces bals musette qui festoyaient les samedi dans les villages alentours qu'elle rencontre dans une chaumière, Alfred son futur époux. Alfred Auduc est né à Cérans-Foulletourte, il fabriquait dans son atelier des éoliennes dont il était détendeur d'un brevet. De leur union naquirent deux fils, Jean Jacques né en 1931 et Michel né en 1939, une fille, une naissance toute miraculeuse, Marie Josette née en 1948. 1939, la guerre éclate, c'est la débâcle, l'exode, les gens dans le désarroi sont sur la route, en ces jours d'agonie chacun tente de sauver ce qui peut l'être encore, les longues files de charrettes tirées par les chevaux, les landaus tirés par les mères, les anciens, les vieux comme on dit en Sarthe, ramassés dans les carrioles, la peur est gravée sur tous les visages. Renée et ses deux garçons sont de ceux là, Alfred ayant été mobilisé comme motocycliste au 6e génie d'Angers. Les marcheurs de l'exode, la wehrmarcht a tôt fait de les rattraper, Renée est ses enfants ont regagné la maison du Mans. Mobilisé près de la frontière Belge et après s'être échappé, Alfred est rentré chez lui, il décide d'entrer dans la résistance suite à l'assassinat à la mitrailleuse par les nazis, d'une centaine d'enfants, du jardinier et des sœurs d'un orphelinat. En 1943, un ami lui fait connaître le réseau Hercule-Buckmaster, là on lui propose de monter son groupe, se sera la famille, sa femme Renée, les oncles, les tantes, la grand- mère et le petit Jean Jacques 12 ans. Renée est devenue Francine, avec le grade de capitaine, elle est chef de réseau, agent des Forces française libres. Renée fabrique des faux papiers, elle est adjointe de radio, elle décode les messages de l'intelligence service britannique. Les taches du groupe étaient de récupérer les armes et les colis qui leurs étaient parachutés, cacher les aviateurs alliés abattus. L'activité du groupe dura 9 mois, ce 2 novembre 1943 où Renée et Alfred furent arrêtés par la gestapo. Conduits rue des Fontaines, ils furent matraqués, martyrisés, envoyés à Angers devant un tribunal militaire, ils sont condamnés à mort. Leur peine de mort fut commuée à la prison à vie suite à une intervention anglaise. Renée Auduc fut envoyée au camps de Ravenbrück, puis au camps de Holleischen où elle subit les pires atrocités d'un médecin nazi qui a mené sur elle des expériences gynécologiques, 98 % des femmes qui tombaient entre les mains de ce sinistre bourreau finissaient au four crématoire. Renée fut ensuite envoyée en Silésie dans une usine de poudre à canon où ses poumons furent brulés. Renée Auduc fut libérée du camps de la mort en 1945, son état d'épuisement extrême lui vaut d'être hospitalisée en Suède durant quarante jours, là elle se remet car dit-elle : je ne veux pas apparaitre comme ça devant mes enfants et ma famille ! Elle voulait que ses cheveux repoussent, reprendre du poids. Sur les 104 personnalités du groupe, seules 46 ont survécu, dont Renée et Alfred. Pour tenter de réparer les expériences gynécologiques du médecin nazi, on lui propose d'avoir un enfant et c'est ainsi que Marie Josette, l'enfant miracle nait le 4 novembre 1948. Renée décède cinq mois après la naissance de sa fille. Fait unique dans l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, Renée Auduc a été déclarée morte pour la France par un décret spécial de la République en 1949, soit cinq ans après la fin de la guerre en 1945. Renée Auduc a été faite Officier de la Légion d'Honneur, médaillée de la Résistance et des Combattants volontaires, des Déportés, de la Medal Of Freedom des USA. Je lui dédie à Renée, cette phrase du grand écrivain tchèque Jean Neruda, reproduite par le héros tchèque Julius Fucik, dans sa lettre ouverte où il appelait, en automne 1940, les intellectuels de son pays à la résistance : Nous sommes nés dans la tempête et pas à pas nous marchons fièrement dans les nuées orageuses vers notre noble but, ne courbant la nuque que devant notre peuple.


| 2278 vues | 0 commentaire

Journal d'écritudes

 

 

Mémère Suzanne

 

C'était autrefois et le chant de l'enfance planant haut dans le ciel, la voix de Suzanne éclatait dans l'air comme les premiers bourgeons sur la branche et bien que ma mémoire se couvre de duvet blanc et rose, je sens venir en moi sa présence où il me faut dénouer le souvenir. Nous les enfants, nous l'appelions mémère Suzanne, c'était une petite femme rondouillarde, elle marchait avec un léger déhanchement, elle avait exercé le dur métier de garde barrière, celui de couturière et maintenant qu'elle était à la retraite, celui de cuisinière animait ses jours. En ce temps là, à la maison, nous n'étions pas bien riche et chaque évènement, baptême, communion, mariage se faisait dans une grange ou dans la salle à manger et le repas de fête était préparé par des cuisinières. Lorsque mémère Suzanne arrivait, je savais que la bonne odeur de cuisine allait régner dans toute la maison, elle déposait sa valise sur la table, dedans il y avait le fusil à affuter les couteaux, des couteaux de toutes sortes et de toutes formes, la feuille de boucher qui faisait peur, des cuillers, des fourchettes longues à deux branches, des louches, des torchons, des serviettes. Suzanne commençait par enfiler une blouse, deux ou trois tabliers blancs qu'elle ajustait parfaitement à ses hanches, mon père nourricier avait rempli de charbon les foyers des cuisinières et leur plaque était presque rouge ! Assise à la grande et large table, Suzanne épluchait les pommes de terre, les carottes, les navets, les betteraves, les poireaux et tandis que sur la cuisinière bouillait déjà l'eau dans les grands faitouts. Dehors dans la cour mon père nourricier avait saigné les lapins, pintades, poulets, et ma mère nourricière plumait les volailles dans d'énormes chaudrons. Suzanne brulait la peau des volailles sur le gaz, j'aimais cette bonne odeur de brulé, sur un billot de bois, elle détaillait chaque partie avec la feuille de boucher, son geste était habile et juste précis, elle plaçait les morceaux dans de larges plats et elle enfournait le tout dans les fourneaux des cuisinières. Dans l'évier, Suzanne lavait à grande eau les langues de bœufs qu'elle plongeait dans les faitouts, sur la table, elle grattait les champignons de Paris pour les coquilles saint Jacques, les carottes et les céleris étaient passés à la moulinette et accueillis dans les larges saladiers, les bocaux d'haricots verts, les bocaux de marrons prêts à la cuisson ! Suzanne lavait à grande eau les salades dans l'évier, ça giclait de partout et ça me faisait rire : Ah ! Tu rigoles mon gamin ! Et pour nous les enfants, tout ce capharnaüm pouvait bien durer deux jours et au dernier moment était réservé le temps du poisson, la lotte à l'américaine, ah ! la lotte à l'américaine de Suzanne que j'en ai encore l'eau à la bouche ! Suzanne coupait les lottes en tronçons qu'elle plaçait à saisir dans de larges poêles, les faisant colorer de chaque côté dans l'huile d'olive ! Dans de larges casseroles étaient saisies au beurre les étrilles, accompagnées d'oignons, de carottes coupées en dès, elle ajoutait de la farine de façon à faire un roux, elle flambait le tout avec un verre de goutte, l'eau de vie de la maison, déglaçant au vin blanc l'ensemble et tandis qu'elle portait à l'ébullition, elle ajoutait le bouquet garni, l'estragon, le concentré de tomate et tout ça à gros bouillons ! Le jour de la fête, les tables étaient dressées de nappes blanches, dessus les fleurs blanches comme le seringa, les assiettes, les couverts, les différents verres à vins, les corbeilles de pains, les assiettes des fromages, les pièces montées, les bancs de chaque côté, tout était prêt pour accueillir les invités. Dans la cuisine, durant le café qui coulait dans les pots, une dernière recommandation était faite aux serveuses, qui pour la plupart étaient des jeunes filles du coin, âgées de 18 à 20 ans, la fête durait deux jours du samedi au dimanche, c'était autrefois et le chant de l'enfance planant haut dans le ciel ...

 

 

Souffrance et douleur

 

Ce jours là, la pluie du ciel n'avait pas cessé de tomber, elle avait offert au tendre feuillage de la tonnelle, ce côté translucide qu'engorge d'eau la vérité du végétal, si bien que préoccupé par l'écoulement mélodieux des gouttes clapotantes, j'en avais presque oublié cette transparence colorée de vert et de jaune clair, l'activité arc en ciel et salvatrice d'un rayon du soleil sur ma peau et qui me chauffait l'envie tout entière, je songeais alors beauté éclatée de l'astre quand soudain il me caressa agréablement l'épiderme de mon âme, je frémis alors comme la feuille sur la tige. Soudain comme saoulé, je marchais vite, cependant fatiguée était ma marche vers les rangs des salades, d'oignons, d'échalotes, des tomates marmande et des haricots verts cultivés par mon amie Suzanne, ainsi j'étais tout ahuri, abruti, détrempé comme une soupe par cette pluie fine, si fraiche, capable de se fondre à mon chagrin, ma douleur et ma souffrance. La terre de Suzanne était mienne, noire, riche, grasse et glaiseuse, une terre vraie de bouche à nourrir et j'en avais pris une pleine quantité dans le creux de ma main, je ne sais rien de meilleur que cette communion avec la terre nourricière. Un petit vent frais me secouera vers la mangeoire en ferraille d'aluminium, vestige d'une autre époque où je m'appuyais douloureux le dos contre le vieux mur de tuffeau, je résistais ainsi à la souffrance et à l'étouffement qui m'étranglait déjà depuis un certain temps. Une froideur vive caressa ma peau, mon épiderme était raide comme un coup de trique, la tiédeur emprisonna jusqu'à ma cheville gauche, monta vers mon bassin, son flux noueux chargé de tous les caprices enveloppa ma colonne vertébrale et je m'affaissais là exténué sur un vieux pied de rhubarbe, j'étais tombé dans les pommes sur un vieux pied de rhubarbe. Depuis près d'un mois la quasi totalité de mon bras gauche était toute désossée ainsi que l'articulation, des douleurs insupportables s'égaraient jusqu'au dessus de mon crane comme des caries dentaires. Mon visage reposait là, la lèvre rigide contre la terre nourricière dans une gesticulation désordonnée et je n'avais plus vraiment la force de me relever, des pensées soudaines et brutales soulevèrent ma mémoire comme les feuilles d'un livre d'enfance feuilleté trop rapidement, j'étais tout enfant, je voyais la main de mon bourreau s'abattre sur ma tête, puis une autre main et encore une autre main et encore le noir du placard, l'odeur du métro, les couloirs de l'Institut du Cancer Gustave Roussy, mon estomac irradié qui gonflait et qui gonflait, je voyais très distinctement mon accident du travail, je voyais les visages de toute ma lignée d'ancêtre qui m'avait précédé, décidément rien ne me serait épargné et la pluie ruisselait sur moi comme pour me laver de moi. Un silence troublant et profond me tomba dessus comme une agacerie pleine de la défaite, j'avais l'esprit déchiré par l'incapacité de me remettre debout sur mes deux jambes, j'agrippais colère non sans mal le pied d'un ceps de la vigne d'un des rangs de bacôt, le petit vin rose aigre de table de mon amie Suzanne. Je longeais le corps courbé comme la anse noueuse d'un panier d'osier, contrainte ultime pour atteindre la tonnelle et ses pierres verdâtres de mousse qui prolongeaient l'allée et je m'assoyais ainsi usé, connaissant dans la lucidité d'une larme que mon demain serait un autre jour identique à celui ci et que je ferais tout pour présenter un visage souriant, une parole agréable sans trahir mes sens. Il faut être capable même dans l'innommable de la douleur, de maîtriser sa souffrance, sa destinée, c'était tout juste il y a vingt ans. Et depuis mes jours n'ont jamais varié, douleur et souffrance m'accompagne et je n'ai pas vraiment récupéré depuis mon début de septicémie, il y a trois ans, j'ai toujours des vertiges liés à l'infection et cette saloperie qui m'empoisonne la vie ! J'ai l'estomac toujours barzingué à cause des rayons cobalt C90 ! Mais la vie est belle, pleine de sens et même dans la douleur la plus profonde, je trouve de la joie à vivre cette vie ! Il le faut.

 

 

Le calvaire dans la joue

 

Hivers 1967 ...

 

Dans la vaste cuisine où ma mère avait fait allumer la première flambée de décembre dans le fourneau à briques rouge, l'unique moyen de chauffage de la maison, nous étions au tout premier seuil du froid de ce début d'automne. J'étais enhuché sur la chaise de paille jaune, celle qui griffait les cuisses et qui était toute bancale, le dos de la chaise coincé dans l'épaisseur du rebord de la fenêtre. La lèvre collée sur les carreaux où se reflétait mon visage, je jouais des scénarios avec ma buée, je formais les lettres de mon nom que j'effaçais avec la paume de ma main, traçant dans les espaces pleins, des maisons, des têtes, des animaux et des yeux , forme mystique élaborée dans les nuances de mon imagination, forme éphémère venue d'une certaine espèce de silence. Comme je sentais le froid à travers les interstices du bois de la fenêtre, j'enfilais rapidement mon anorak et je sortis sur la cour. Deux chevaux, des Percherons, les naseaux fumants attendaient attachés aux anneaux du mur de la forge, j'entendais mon père battre violemment le fer rouge sur l'enclume et il vociférait à son accoutumée par un juron tel ; ah! nom de Dieu de nom de Dieu de bordel de merde ! Je sortis sur la rue comme un voleur, l'air sentait bon l'ardoise et l'herbe, il trainait cette transparence que nous appelons chez nous l'odeur du gravier. Je longeais dans le prolongement de la notre, les maisons vieilles, basses et grises où vivaient ses habitants pauvrement, la plupart étaient déjà très âgés. J'empruntais seul, avant le portail de la ferme des Jamin, l'entrée du vieux monastère en ruine, je bifurquais sur le côté droit où habitait le père Boulay, il louait la première maison, deux pièces d'une sobriété monacale, le vieil homme en chausson toute l'année, je savais qu'il avait une fille qui travaillait à Paris. Tout n'était que ruines, les bâtiments n'avaient plus de toits et l'endroit était immense et fantastique. Les éboulements des toitures s'enchevêtraient dans les poutres, brisant les lignes d'horizon qui finissaient sur les entassements désordonnés des bâtisses abandonnées. Les intérieurs comme les espaces étaient vides et il s'y dégageait une mystérieuse solitude. On y pouvait entendre si l'on voulait bien encore, la prière des moines tandis que la lumière glissait entre les lacis, mais pour moi qui vivait déjà en communion, l'endroit exprimait encore toute sa raison évangélique malgré son message étouffé par la proximité des désordres. Je marchais tranquille, sans rien savoir de l'écoulement du temps, il n'y avait pas âme qui vive, aucun bruit quand soudain je vis dans l'encoignure d'un des pans du mur de la chapelle, l'ombre d'une personne. Les rais de lumière du soleil traçaient les contours de l'ombre, petite de corps, longue et serrée à la taille, la tête enveloppée dans un fichu et une excroissance sortait du visage. Je fus pris d'une peur panique qui ne me paralysa pas longtemps comme si le désir et la volonté m'avait donné un droit réel sur elle. J'étais ému de la voir là sans but apparent, seul l'écrasement du sable trahissait sa présence. Dès qu'elle fut complétement à la portée de ma vue, je me cachais derrière un tas de briques et je l'observais. La femme était âgée, elle marchait les deux mains derrière le dos, jetant des petits coups de pieds dans les pierres s'essayant à un semblant d'ordre sur cette terre violacée par l'adversité. Quand elle se fut tournée vers ma direction, je remarquais sur son visage une terrible souffrance, la partie gauche de sa joue se découvrit et je vis une excroissance, longue d'au moins 10 centimètres, s'étalant en large sur l'ensemble de sa joue et qui ressemblait à une petite courgette. La femme était enveloppée d'une épaisse étoffe noire et d'un châle de même couleur qui lui enserrait les épaules, son regard était sans joie aucune et ses yeux manifestaient le détachement de la vie de ceux qui ont mal en leur être. M'ayant vu, elle marcha vers moi remuant la terre sableuse d'un pas nerveux et d'une gestuelle préoccupée. La femme resta plantée là devant moi, elle sentait l'odeur des fruits, je n'aurais pas su dire si c'était de la pêche ou de l'abricot, mais c'était chargé de tout cela et ça se répandait dans mes narines. Je suis madame Salmon, tu me connais mon petit Patrick ? Non lui répondis-je, je la questionnais, mais qu'est-ce que tu as à la joue madame Salmon ? Tu as mal ? Elle me dit que non, je ne crus pas, je savais déjà sa douleur du jour, celle de sa saison, tout semblait se dérouler entre ma raison et sa réalité, ses douleurs se levaient sur ses traits et sa paupière n'était qu'un filet de chagrin qui glissait dans la crasse d'un mouchoir. Elle habitait en face de chez nous, souvent elle m'invita dans sa maison noire, je mangeais des gâteaux, les fameuse langues de chats et parfois je la voyais pleurer, inaudible dans sa voix, je lui disais de belles choses pour la consoler, elle riait de bon cœur et m'assurait de ma chance de croire au Bon Dieu. Madame Salmon mourut quelques années plus tard et j'appris entre temps que sa tumeur l'avait fait horriblement souffrir tout au long de sa vie, Je garde le souvenir content d'avoir été un temps son ami, car nous avons beaucoup parlé ensemble et de tous les sujets, ceux du ciel notamment, elle était époustouflée de mes connaissances, moi le gamin de 7 ans.

 

L'Amour plus fort que Alzheimer

 

Suzanne, seule, vivait dans sa maison longue, sans étage, près du large tilleul face à la pompe du puits mitoyen. Au fond de la cour, la bêche, le large couloir où soufflait le courant d'air froid si glacial sur la peau des visages. Je me souviens encore du jardin entouré d'un mur de pierres plates, les poiriers tardifs aux écorces noires, les rosiers mauves grimpants, les géraniums bouturés. Là, j'ai connu le beau pélargonium, les tulipes auréolines, les primevères et les rangées de légumes que Suzanne cultivait amoureusement. Entre les gravillons poussaient des pivoines géantes, d'énormes fleurs naines d'un rouge très sombre, elles surgissaient à travers la belle grave blanche venue de l'humidité de nos carrières, une pierre d'eau insolente, fine et odorante qui crissait sous mes pas. À l'époque où je m'étais rendu chez Suzanne, l'objet principal de ma visite était de louer la maison attenante à celle qu'elle occupait et qui préformait la forge sur le trottoir de la grand rue. Nous avions fait accord par ces simples mots ; Vous me faites une très forte impression Patrick, voici vos clefs ! J'étais donc chez moi. J'allais de partout la France pour mon travail, au gré des chantiers et des forages, jusqu'à ce qu'un très grave accident me cloue définitivement à l'invalidité avec sa conséquence qui me tue un peu plus chaque jour, je devins donc sédentaire par la force de mon incroyable destin en marchetude. Suzanne était ce que l'on appelle dans notre jargon, une forte personnalité, elle avait été domestique de ferme se plaisait-elle à dire et un sou était un sou gagné par le dur labeur. Durant les quatre premières années où j'allais chaque semaine, soit à l'hôpital, soit au centre de rééducation fonctionnelle, je n'oubliais jamais à mes retours de rendre visite à Suzanne dont l'absence des deux filles pesaient lourdement chez cette femme déjà très âgée. Au fur à mesure des mois, je m'étais aperçu que Suzanne s'alimentait guère, elle refusait de cuire sa viande avec l'huile ou le beurre, dédaignant la crème fraîche, le fromage au convaincre du redoutable alibi de l'avarice que je soupçonnais. Le lait était trop cher et toutes excuses étaient bien bonnes si je ne l'avais pas obligé à prendre un peu de pain avec sa nourriture, elle s'y serait aller à l'anorexie. Cet été là, Suzanne ferma ses fenêtres, sa porte, de rester dans le noir absolu, ne sortant qu'un bref instant au pied du portail, dévisageant ainsi les gens qui passaient sur la rue. Pourtant, je pris le droit d'ouvrir ses fenêtres, ses volets, sa porte, m'assoyant sur une chaise à ses côtés, ma main sur sa joue, je l'incitais à se battre. Pourtant, je pris le droit d'ouvrir le poste de la radio pour l'écoute qui rassure, ouvrir le vieux téléviseur noir et blanc pour meubler d'images vivantes sa pièce. Pourtant, je pris le droit d'ouvrir la dépendance, sortir le vélo que Suzanne n' utilisait plus depuis plusieurs années, l'obligeant à placer ses deux mains sur le guidon, ah ! nous avons fait des tours dans la cour, puis un matin je la vis sortir sur la rue, Suzanne anonyme était partie au bourg, je la regardais épris de satisfaction. Pourtant, je pris le droit de ne rien dire ce jour là, quand je vis Suzanne dans mon frigo, que le lendemain je la revis à nouveau sortant de chez moi comme hébétée sans même me prêter attention, jusqu'à ce que je ferme ma porte à clefs. Pourtant, je prie le droit des après-midis entiers de rester avec Suzanne puisque parfois sur la cour elle ne me reconnaissait pas, ses beaux yeux bleus combinant les miens sans se mêler à l'évènement, sans même partager mon inquiétude. Étrangère à mon regard, mais non à mes paroles, Suzanne comprenait mes mots fixant ma bouche, mes lèvres, elle semblait vouloir devancer mes pensées, s'essayant à l'effort de conjuguer ses sourcils frondeurs avec les miens. Chacune de ses phrases semblaient sortir comme de l'isolement de sa mémoire fermentée, des brides de son enfance entrechoquées de silence dans les indifférences de ses souvenirs, allant d'aujourd'hui à hier avec une futilité déconcertante, parfois sourde ou muette à mes questions, mais avec cette résignation de communiquer riante avec moi. Pourtant, ce fut mon drame quand je pris la résolution d'avertir ses filles de ce que j'avais réglé deux fois mon loyer, Suzanne partit en pleurs à l'hôpital spécialisé, m'exigeant de ses filles, me laissant les clefs des maisons. Suzanne resta 5 ans la-bas dans le service des Alzheimer, cette maladie qui la rongeait depuis si longtemps, mais que personne n'avait su ou pas voulu déceler. Pourtant, je ne fus pas outre mesure surpris quand sa fille ainée m'appela un soir, me disant que Suzanne au grand dam de la médecine avait demandé à revoir Patrick son locataire alors qu'elle ne reconnaissait plus personne autour d'elle depuis plus de 4 ans. Suzanne arriva le samedi midi avec ses filles, sortit de la voiture, me dit ; Bonjour Patrick, je ne sais pas qui sont ces gens là qui m'ont amené, tout va bien pour la maison ? et sa fille ainée toute étonnée, les larmes aux yeux de ce dialogue entre sa mère et moi qui dura tout l'après midi sans aucune altération. Suzanne mourut 8 jours plus tard, nous fumes une petite dizaine pour ses obsèques. Pourtant, quand ses filles me remercièrent, je ne leur tins pas rigueur de leur absence envers leur maman, mais en les confiants dans cette espérance de l'amour, don gratuit de Dieu et de notre capacité à nous fondre en Lui, j'en conclus du rayonnement de leur visage, qu'elles en furent secouées et très émues. Pourtant, je n'avais rien fait, ni exiger de plus en mon amie Suzanne de ce que je voudrais que l'on me fit si de ma marchetude finissante, ma raison se figeait en aquarelle des déraisons sur mon buvard.

 

De sa souffrance à l'incapacité d'exister, de l'indifférence mortifère

 

 

24 décembre 200...

 

 

21 heures

 

Le vent s'était levé doucement, il soufflait au dessus des toitures et des cheminées fumantes, annonçant de nouvelles averses de neige pour la nuit. Les branches des arbres du voisin se tordaient de douleur et leurs feuilles momifiées finissaient de tomber sur mon porche, elles se pourrissaient enlacées dans mon caniveau en une matière huileuse, visqueuse et noirâtre. Une forte odeur de feuille compressée, de boue mélangée à la neige montait du bitume, elle provoquait en moi le désir de joie qui submerge et cette impression innée d'être vivant. La neige immaculée tenait l'air et l'espace dans une lumière diffuse mais compacte, la rue était déserte à cette heure tardive du soir où chacun s'apprêtait pour fêter le réveillon de la Noël. Il faisait un froid piquant, tandis que je forçais mes yeux à réchauffer mon horizon, du fond de la rue à l'endroit d'un réverbère, dans une poussière de neige s'épaississait une forme humaine qui ne m'était pas inconnue. C'était l'ami George. George Lefebvre était tout en largeur, les bras longs comme des lierres, des yeux minuscules sur une tête fine d'enfant qui n'aurait jamais vieillit. La musette de l'armée en bandoulière, il trainait sa carcasse dans ma direction, les cheveux en crinière sur ses lunettes dont l'une des deux branches était cassée. George marchait lentement, visiblement il faisait de gros efforts pour avancer, sa démarche était saccadée, imprécise, comme l'avait été toute son existence au milieu de ceux qui vivaient là. J'ai rencontré George je n'avais pas 16 ans, je me souviens bien, c'était l'époque des pantalons à pattes d'éléphant, des fermetures éclairs sur le devant, avec mes frères nous avions fait travailler notre mère à la fabrication de nos fringues, et j'étais sorti ce jours là tout pimpant au bourg, pantalonné de la sorte, deux fermetures sur le côté de la culotte, un col de chemise à n'en plus finir et mes talons hauts de 10 cm, juste l'histoire d'aller craner au café de la mairie chez Jacqueline. J'excellais aux parties de baby foot, prenant les gagnants, ainsi je vis débarquer ce grand gaillard et sa tignasse, sa longue moustache, nous l'appelions George le gaulois, comme pour les autres ce jour là je lui mis sa raclée. George était un enfant de l' Assistance publique, vers l'âge de 18 ans, il quitta sa ferme nourricière pour incompatibilité d'humeur avec ceux qui étaient en charge de son éducation et les prétextes de le rendre in fréquentable furent bien évidement distillé alentour comme savent le faire les mauvaises gens et de mauvaise foi. George logea longtemps chez une extraordinaire grand mère, elle habitait la campagne, prise de compassion pour lui cette femme admirable su donner à la face des ignorants et des mesquins le ton et la justesse du don inestimable du droit d'aimer. La grand mère mourut et là encore George fut accueillit chez une autre formidable grand mère, une amie véritable pour lui, Émilienne, ancienne foraine de son état, c'est dans son manège que je compris enfant que le monde ne tournait pas si rond que cela. George travaillait dans une scierie du coin, autrefois il avait été maçon pour le compte de petits patrons, jusqu'à cette scierie, puis vint ce licenciement qui l'emporta dans le malheur. George ayant toujours travaillé fut admis à percevoir ses prestations aux assurances du travail au titre de licencié économique, mais ce garçon était brisé depuis si longtemps dans son âme d'abandonné, il ne répondit pas aux lettres de l'ANPE, la souffrance accumulée masquait sa pudeur, sa générosité en forme de lâcheté pour l'explication rationnelle de ceux en charge des affaires qui auraient dû l'aider à passer cet enfer administratif et qui pourtant ne l'on pas fait, préférant l'ignominie dans la dénonciation de son alcoolisme, ce n'est pas honteux d'être malade alcoolique quand dès la naissance on vous a fait boire la tasse de force. Durant près de 4 ans il ne perçut aucun salaire, sauf quelques francs glanés des jardinages, j'en fus averti par des personnes indignées pour lui. Nous étions début novembre, un matin, au bout du rouleau, George osa frapper à ma porte, serrée dans sa main une vieille enveloppe jaunie : Pat, je crois que j'ai besoin que tu m'aides ! Évidement ! à l'ANPE et aux Assedics du Mans son dossier n'était plus, il était définitivement archivé aux Assedics régionales de Rennes, lorsque j'informais mon interlocutrice, elle comprit l'épouvantable existence de George, son statut d'ancien pupille de la Nation faisait peser l'ambiance : il semble me dit elle que ce monsieur a été abandonné par sa famille d'origine et abandonné par tous tout court ! Elle traita en grande priorité le dossier dont je faxais tous les documents jaunis, au retour du courrier, son dossier parvenu dans les 48 heures, je pris rendez vous avec l'assistance sociale qui s'occupa pour que George perçoive le RMI le plus rapidement possible, nous étions mi novembre. George fut replacé sur les rails de l'administration et c'est là que nous sommes au début de cette note cher amis, ce 24 décembre 200... vers 21 heures notre George dans le froid glacial arrive vers moi, le visage baigné des larmes, il parlait avec suffocation, je viens te dire merci Pat, je viens de toucher le RMI cet après midi à la Poste. Enfin pour la première fois de sa chienne de vie George allait vivre un soir dans la joie et même que se serait Noël. Dans les jours qui suivirent, on vit un George transformé, réconcilié avec lui même, j'étais ému de le savoir à nouveau pacifié avec la vie, le voir palper délicatement un billet ou la pièce d'argent et son petit porte monnaie. De l'égoïsme et du jugement, ceux qui ont tout depuis la naissance ne peuvent pas comprendre ces petits gestes qui le re-familiarisaient à l'échange et au partage. George nous a quitté 3 ans plus tard, il n'avait pas 54 ans, le cancer son dernier ennemi, je pourrais vous en dire sur le courage hors du commun de ce brave et honnête homme qui aura été juger non sur ce qu'il valait, mais sur ce qu'il aurait pu couter. Sans doute la seule de photographie de George, c'était juste avant qu'il ne devienne malade, ce jour là, je l'avais fait venir pour m'arracher de l'herbe, mon handicap m'interdisant de me baisser, j'en avais profité pour le photographier, il était très impressionné de se voir ainsi. Après sa mort j'ai fait parvenir une photo à Émilienne son amie qui l'avait héberger jusqu'à ce jour fatidique où il fut hospitalisé et sa mort intervenant très rapidement. On ne peut comprendre une vie brisée que par les larmes d'une Émilienne.

 

Une journée ophtalmologique avec la fouine

 

J'allais, conduit par Thérèse la fouine chez l'ophtalmologiste. Le midi, Thérèse m'invite pour déjeuner, le repas est simple, ni apéritif, ni vin, de l'eau selon mon bon plaisir, une quiche Lorraine pour l'entrée, un steak de beauf et ses haricots verts, deux tranches de pain blanc, un morceau de fromage de chèvre, pas de mousse au chocolat, ni crème, ni gâteau. La fouine découpe mon steak en menu morceaux, je sais qu'elle le fait avec amour parce que la fouine sait que si je commande jusqu'à son ordinateur, je ne peux décider, ni exiger de la cuillère, de la fourchette et du couteau. Depuis quelques mois, Thérèse a une relation privilégiée avec son ordinateur, elle comprend maintenant le fonctionnement, la capacité des programmes et des données, elle apprend comment l'obéir par la voix, le moniteur ouvert la fouine dit avec son fort accent sarthois : Démarrer ! Internet ! Images ! Document ! Écrire ! Connexion ! que ça en est un véritable ravissement. Thérèse est très douée, pourtant elle est patiente car je suis dur pour l'explication, il faut que ça rentre et je recommence jusqu'à ce qu'elle comprenne, aujourd'hui elle est capable de taper par la voix un texte dans le Word, je suis admiratif des progrès significatifs de la fouine. Le visage de la fouine est surchargé de son enfance, de ses peines, son regard est celui de la souffrance, de la tristesse, il ne retient pas totalement la puissance de l'oubli qui l'ouvre ou le ferme, certes, il faut lutter contre la tentation de l'oubli, pourtant seule la métamorphose continuelle de ses yeux trahit la mémoire malicieuse qui les recouvre de sa prière contenue et la fouine ne le sait plus. La fouine est une artiste, Thérèse pratique la peinture sur soie, dernièrement elle m'a offert une rose encadrée, son talent est vraiment indéniable. La fouine joue du piano, je ne sais si elle communique avec la musique, mais Thérèse communie sans la moindre prétention avec les notes, les touches noires et blanches, la fouine compose ou improvise, je crois qu'elle sait lire la partition simplement sans virtuosité, avec une dilatation de l'âme, elle a la foi musicale. La fouine roule à vélo, elle se rend régulièrement à son jardin où elle cultive ses légumes, ses fleurs et lorsque Thérèse se rend à son association de peinture sur soie, elle use 10 kilomètres de bitume aller- retour, à la voir ainsi arnachée sur son vélo on la dirait grand mère Tartine à la poursuite des Frangins. L'heure au final se dresse et s'impose, nous grimpons dans la voiture rapidement car nous n'avons plus qu'une demie heure pour nous rendre chez l'ophtalmologiste, nous traversons vers la gare, le bourg étant embouteillé par les barricades, il y a de l'affairement, les conduites d'eau de la commune ont été remplacées récemment et le monument aux morts est sur le point d'être démonter pour rejoindre la place des AFN. Sur la route, nous apprécions la couleur verte de l'herbe grasse, j'aperçois au détours de notre conversation, des coquelicots, des orties blanches, des coucous, des pâquerettes, chez nous la pollution ne menace pas encore la vie des gens, j'en n'oublie pas pour autant les pesticides utilisés par nos agriculteurs, je ne suis pas un arrièriste, mais je n'aime pas que l'on dérange les équilibres naturels de la nature, la terre est notre mère nourricière. La secrétaire de l'ophtalmologiste m'invite à rejoindre la salle d'attente où attendent déjà un homme et cinq femmes. Une petite dame bien enrobée, poussive des poumons, fait dans un bruit qui agace ressortir son air par ses narines tout en espionnant autour d'elle, en face une jeune maman en compagnie de sa fille me regarde d'un air comme si elle m'adore, à mes cotés une femme d'âge moyen me souligne de son inquiétude l'attente, se qu'acquiesce volontiers ma voisine, il est vrai que nous avons tous rendez vous à 16 heures, étrangeté de la prise des rendez-vous téléphoniques ! La voix tonne à l'invite, Monsieur Delaplace-Trinquet ? l'ophtalmologiste, une charmante jeune femme m'accueille dans le cabinet, sur la porte est inscrit : Attention à la marche ! je demande si Naguy est passé, les yeux perdus qui s'évasent sur mon dossier elle ne capte pas la blague : Êtes vous malade, avez vous eu des maladies ? me demande t-elle, je lui confirme que j'ai été communiste quelques mois dans ma jeunesse et que j'en suis guéri, ça la fait sourire ! A sa demande, je relate mon parcours médical qui à chaque fois fait son petit effet, ensuite vient l'examen, c'est la toute première fois que je consulte un médecin des yeux, et que je t'enfile des loupes, je vois, je vois pas, ouf je vois super, oui impeccable ! Finalité de l'examen, je dois dorénavant utiliser des verres progressifs pour voir de loin comme de près. Au sortir de chez l'ophtalmologiste nous embrayons chez l'opticien, le fabriquant de lunette est un bon gars, là nous avons encore bien ri, c'est étrange je parle on rigole ! Enfin pour vous dire que demain mardi nous retournons chez l'opticien prendre mes lunettes avec la fouine mon amie Thérèse !

 

L'héroïque charbonnier de Liverpool

 

Je suis âgé de 9 ans, durant la messe, j'entends et cela m'agace, l'abbé qui nous parle de la grotte de Lourdes et un jour au catéchisme, intrigué, je demande à l'abbé : Mais qu'est-ce donc cette grotte de Lourdes ? L'abbé visiblement troublé me raconte l'histoire de manière succincte, il me narre l'histoire de Jack Traynor et le soir je note dans mon cahier de brouillon les noms propres et un rapide schéma de notre discutions, je pratique toujours ainsi, je prends des notes, voici donc cette merveilleuse histoire, brouillon en ma mémoire d'enfance, en mon écritude du jour.

 

 

Anvers, la bataille a été d'une étrange violence, l'armée britannique s'est repliée depuis la veille, elle a laissé derrière elle un bataillon d'infanterie de marine et en ce matin du 8 octobre 1914, sous le feu nourri de l'ennemi, il a réussi à battre la retraite. Dans le brouillard glacial, l'infirmier raidit par le froid n'en finit plus de compter les morts et les blessés. Les gémissements, les râles qui viennent de toutes parts sont insoutenables et l'on charge les blessés, les mourants, les morts sur les convois, ils sont rapatriés dans les hôpitaux militaires par ambulances dans la ville de Dunkerque. Le jeune médecin chargé de contrôler le quartier des soldats morts tâte les pouls une dernière fois, le soldat Jack Traynor est vivant, le médecin est stupéfait, il demande que le jeune homme soit opéré sur le champs. Un éclat de shrapnell dans la tête, la ferraille a pénétré profondément dans le cerveau, le soldat Jack Traynor âgé de 24 ans se réveille 5 semaines plus tard. Jack est rétablit de son opération chirurgicale, mais il a gardé de lourdes séquelles et en aout 1915, le vaillant soldat demande et repart à la guerre, il est incorporé dans une élite aux Dardanelles, il participe à la prise de Sébdul-Bar. Dans les tranchées les balles sifflent, Jack aperçoit le corps d'un officier qui bouge encore, il sort de sa tranchée, coude après coude et rampe près du major quand une rafale de mitrailleuse le crible de balles sur place. Le chirurgien est perplexe, la rafale a labouré et déchiqueté la poitrine, une balle a frôlé le cœur, deux autres balles ont perforé les poumons, une troisième balle en traversant l'épaule à déchiqueté le plexus brachial qui commande les mouvements et les gestes du bras. Le valeureux soldat a été transporté inconscient à l'Hôpital Général d'Alexandrie, le chirurgien Sire Frédéric Treves recoud les ligaments détruits, rapproche et suture les extrémités nerveuses du plexus brachial. Une semaine plus tard, Jack Traynor se réveille, le célèbre chirurgien constate que l'opération chirurgicale a échoué et c'est avec les grands mutilés que le jeune soldat embarque sur le navire hôpital à destination de l'Angleterre. Sur le navire la bravoure de Jack a été longuement commentée, le chirurgien major Ross propose un nouvel acte chirurgical, Jack subit alors une seconde opération qui n'apporte malheureusement aucune amélioration et le 2 septembre 1915 à son arrivée à Portsmouht une troisième tentative ne donne pas plus de résultat, ni de promesse. Les opérations chirurgicales ont considérablement diminué l'état physique et mental de Jack, les nuits sont insupportables, le tirant de son sommeil par de violentes et très douloureuses céphalés. Entre les pertes de conscience, se tordant de douleur sur son lit à en déchirer ses draps, Jack hurle comme à la mort, il se réveille un matin dans une camisole de force, le médecin, le chirurgien lui explique que son état à généré un symptôme clinique que l'on nomme épilepsie et l'on parle maintenant de l'amputer de son bras car on pense que le foyer épileptique se peut loger dans le plexus brachial détruit. Jack Traynor ne veut pas de cette amputation, il a même la certitude, lui le charbonnier de Liverpool, qu'il pourra à nouveau au moment venu grimper les échelles avec les sacs de charbon sur le dos. En Angleterre le cas de Jack Traynor a suscité la venue de nombreux médecins, les tentatives pour aider ce valeureux soldat qui au delà de tous les héroïsmes a fait bien plus que tous les courages réunis, sa pension de guerre a d'ailleurs été définitivement portée à 140%. L'année 1922, Jack Traynor est complétement paralysé de son bras droit, tout son corps est squelettique, les convulsions ont emprisonné ses jambes, seule sa conscience est intacte. L'un des chirurgien qui lui rend régulièrement visite lui dit que ses crises peuvent venir de sa blessure au crâne, un morceau de métal a pu passer inaperçu à la radio. Le chirurgien l'opère, l'intervention chirurgicale n'apporte pas de résultat, pire elle laisse un trou si béant dans la boite crânienne que la cicatrisation osseuse ne se fait, ni n'aboutit à l'amélioration. Avec sa plaque de métal d'argent vissée sur son crâne, sa paralysie, ses convulsions continuelles, sa trépanation, le soldat Jack Traynor est reçu parmi les plus Grands Invalides de Guerre du Royaume Uni. A l'institut des Incurables de Mossley Hill, le directeur averti de la gravité médicale de son patient, attend son grand malade, pourtant Jack Traynor ne se présentera jamais. Jack a entendu parler de la petite Bernadette de Lourdes et il a décidé de s'y rendre avec le pèlerinage de Liverpool. Tout le monde veut l'en dissuader, son médecin en premier, le voyage de 1600 kilomètre n'est-il pas trop long pour lui, résistera t-il aux secousses du train. Jack a demandé à sa femme de le pousser avec sa chaise roulante jusqu'au marchand de chaussures, le marchand qui le connait depuis l'enfance est troublé et les yeux en en larmes lui dit : alors à bientôt mon cher Jack ! Au bureau des Constations Médicales le tableau clinique fait frémir les médecins, épilepsies permanentes, traumatisme crânien, ouverture de trépanation dans l'os pariétal droit, paralysie des jambes etc. Aux piscines, le docteur Vallet, ému par l'histoire héroïque du jeune homme l'autorise à prendre ce bain dont Jack dit avoir tant besoin et c'est tordu de douleur qu'il est plongé avec ménagement dans l'eau glaciale de Massabielle. Jack passe une nuit sans douleur, aucune crise de convulsion, Jack le raconte, le lendemain je suis sorti de ma paralysie, je me suis jeté hors de mon lit, je me suis rasé et lavé seul, je suis sorti du pavillon seul, debout sur mes deux pieds et tous ceux vers qui j'avançais reculaient par la peur. Jack reste plusieurs jours à la grotte, il remercie longuement la Vierge et la petite Bernadette, il prie pour tous ceux qui sont là en l'attente d'une éventuelle guérison. Le bureau des Constatations Médicales abasourdi lui délivre un certificat médical qui dit qu'il n'existe plus de crises d'épilepsies, la paralysie des deux jambes a complétement disparue, les muscles pectoraux et scapulaires ont étés entièrement restaurés, le bras droit n'est plus atrophié, le plexus brachial est complétement restauré et qu'il garde de sa trépanation une légère dépression de l'os. Le Ministère des Pensions du Royaume Uni se refusera à admettre la guérison permanente et totale, il continuera à lui verser sa rente mensuelle de grand invalide de guerre, mutilé de guerre et d'incurable. Le soldat Jack Traynor mourut 20 ans plus tard d'une pneumonie, il fut pour tous les handicapés, les malades, les brisés de la vie, le témoin privilégié comme étant l'un des plus grands miraculés de Lourdes et il fut surtout un brancardier hors du commun, du plus dévoué pour tous ceux qui repartaient sans avoir même été exaucés. Bon nombre de mes amis, ma famille me disent : Alors Pat ? Toi qui est croyant, pourquoi ne vas tu pas à Lourdes ? Il n'est pas impossible qu'un jour, incognito jusqu'à m'oublier, j'achète ce billet de train, là seul au beau milieu de la foule, oui j'irais surement me baigner dans cette eau miraculeuse, alors je reviendrais tel que je suis parti et je n'en aurais aucun reproche envers quiconque, ni même envers moi, ou alors je reviendrais triomphant de l'adversité à la manière d'un Jack Traynor, l'héroïque charbonnier de Liverpool.

 

Du silex de la calomnie à la pierre de vengeance

 

Comment confondre la calomnie? On s'épuise à chercher le moyen d'établir la vérité. On cherche, on ne trouve pas. Il n'y a pas d'antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d'agir, quoiqu'on fasse dans le cerveau des indifférents, des hommes de la rue. Il pervertit l'opinion par le goût du scandale. Tous les bruits infamants sont soigneusement recueillis et avidement colportés. On juge superflu de vérifier, de contrôler. On écoute et on répète, sans se rendre compte que la curiosité et le bavardage touchent de bien près à la médisance, que la médisance touche de bien près la calomnie et que celui qui publie ainsi la calomnie devient un complice du calomniateur

 

Léon Blum

 

A mon amie Mimi, victime de la maladie de la silexie

 

 

Des voix qui viennent de nulle part et ne se perdent pas dans l'air vicié. Des voix profondément aiguisées du silex et qui labourent mon âme, mon corps emmuré et s'enfoncent parfois jusque dans ma chair ou bien cessent soudain au bord d'une larme. Ces voix soclent ma mémoire à l'apogée qu'empreinte de nécropole en nécropole ma raison, embouent ma lucidité piégée par la charrue et creusent les sillons de la discorde pour les affamés du lisier. Cette terre des crachats compte d'innombrables tombes, elle dort d'un lourd sommeil, de même la langue qui surplombe la salive, autre pierre d'un autre sanctuaire funéraire. Il y a pourtant beaucoup de gens non dépourvus de glaire, ils se servent des silex comme des rasoirs, les nouveaux langages à la mode, la médisance, la calomnie surplombe comme l'important carrefour, antique la position stratégique du vocabulaire des masses, conquise puis reconquise par l'extrapolation facile. Ils piochent, ils écrivent au burin mon histoire, la gravant, la façonnant sur mon corps qui marque si profondément ma destinée. Ce silex qu'utilisent les marbriers pour édifier ma singularité, cette pierre omniprésente dont les tailleurs de pierre d'aujourd'hui doivent bien s'accommoder, celle qui utilise le tranchant pour échafauder mes déraisons et aménager des carrières afin de pouvoir exploiter au maximum le peu d'amertume de mon âme qui leur reste encore à détruire. Ô Mon corps ! mon âme endure, se durcit, se patine à l'haleine nauséabonde et donne à mon écritude cette teinte si colorée qui charme tant mes odorantes atmosphères. Je ne sais bien peu de choses de ces marbriers, de ces tailleurs de pierre, pourquoi ils utilisent le silex, cette glaire pour édifier ma biographie de certitude en certitude néolithique. Nageant sur mon océan par la bave, ils viennent peut être de la rive d'en face, peut être d'une île inconnue, mais peut être aussi de beaucoup plus loin comme du pays de l'inimaginable où les premiers balbutiements mégalithiques ont vu le jour. Ces marbriers, ces tailleurs de pierre ne m'ont laissé ni légende, ni relation qui pourtant transcrite de génération en génération sur les monuments aux morts, serait parvenue jusqu'ici dans ma terre littéraire. Leurs connaissances si limités, si affadies n'en sont pas moins capitales, ils savent en effet s'exprimer et tentent de satisfaire leur besoin de coordination, de spiritualité en des silex éparpillés sous le terreau de ma motte. La rumeur imposante dont la base est constituée de gigantesques blocs de pierres dressées, la légèreté du postillon ajusté grossièrement à joint vif et disposé en forme de rempart, la muraille qu'ils m'édifient témoigne certes d'une imagination fertile, spirituelle et artistique. Et si je considère le nombre de déblatérations découvertes ce jour ou déjà exhumées, je ne peux que me demander si cette abondance de paroles abjectes doit être attribuée à une forte frustration d'une population vacharde dont la particularité raciste se trouve ici réunie. La calomnie est en effet la pierre ayant la plus forte densité de mots à l'épreuve et son audace est très fréquentée bien que fortement disproportionnée comparée au poids de la matière grise qui la féconde. La singularité n'intéresse presque personne comme armure de l'âme pour que je puisse donner une réponse définitive aux tailleurs de pierre, pourtant leurs pères, leurs maîtres n'ignoraient rien du Néolithique, seule la beauté de la pierre trouvait grâce à la lumière de leur burin et que leurs enfants en viennent maintenant à vénérer par la salive le silex qui tue ! Bien souvent la calomnie in fortuite, assassine, correspond étonnamment aux caractères, aux critères esthétiques prisés par ce courant bestial et communautaire qui fait l'abruti moyen et il serait fou de pouvoir incriminer l'influence ou une autre forme de manipulation, il s'agit ici d'un style architectural qui puise sa force dans l'archéologie même du verbe. D'abord de l'hypothèse basée sur des données fausses et in concrètes, la calomnie, la médisance, selon la croyance de ses gourous, se peut être une langue ténébreuse, aguichante et baptisée dans une encre hypnotique se fige en fusion avec le démon des lettres qui lui aura conféré le don hallucinogène du feu sacré de l'écoute et les gourous riraient d'eux mêmes s'il fallait confirmer l'interprétation selon laquelle leur passe temps favoris est un joli village masticatoire, un encrier nauséabond, la plume sergent major comme ultime langue de vipère. Parfois à essayer de déchiffrer les obscurités qui les enferment dans leur si navrante désespérance, je discerne à travers le marbre, l'incohérence veinée, la haine sculptée de ces statues de pierre et en une douleur fulgurante le glacial silex de la honte me brûle et me foudroie le fond de l'âme. J'entends la redoutable respiration, lente et racleuse qui soulève leur poitrine de pierre, c'est toujours sournoisement que leur fiel insupportable commence à empuantir mon ciel, ils polluent mon univers, mon espace vital, toute fuite éperdue est maintenant vaine, il ne me reste plus que la solitude du poète, l'unique et si belle poésie du silence sur la touche d'un clavier, l'ultime redondance d'une reconnaissance vocale révolue. Ah ! vous me tuerez sans cesse, aucune échappée sinon que je puisse mourir de la moiteur que je sens sourdre de vos haleines fécales, l'Ange m'en est témoin, je ne vous aime pas et jamais je ne vous ai aimé, je vous déteste, je vous vomis et ma terre vous avale et vous recrache, vous les démons de ma terre, de mon air, vous les tailleurs de silex. Et puisque vous semblez jouir jusque dans votre vieillesse insolente, je vous condamne au bavoir de l'enfance, à l'immortalité de vos imaginaires et de vos médiocrités, de revivre éternellement vos fallacieuses maternités, jusqu'à ce que vous trouviez la raison de votre propre liberté d'existence, alors un jour vos lèvres enflammées se décolleront des gerçures de l'immoralité et vous apprendrez que la ligne droite n'est pas autre chose qu'une multitude de point les uns derrière les autres et que cela s'appelle la solidarité du langage, l'homme est un être de langage et de prière et qu'il en forme à lui seul la bonté, la dignité, la plus belle et la plus énigmatique parole de Dieu.

 

La maison mystérieuse de mon amie Hélène

 

Et puis, souvent, se présente à mon esprit l'image de la maison d'Hélène. Mystère, silence derrière les hautes grilles en fer de forge. J'ai la sensation que ses murs se tendent vers moi et me prennent avec affection. La cour est envahie de petites fleurs blanches, bleues, jaunes et rouges, de feuilles mortes, d'orties tendres, l'arbre étrange aux branches basses et peut être d'une eau qui scintille et courre sur le tuffeau de la Grotte de Lourdes creusée et façonnée là non loin du puits. Bordée sur un côté par une rangée de lauriers rose, la maison est la maison mystérieuse de mon amie mademoiselle Hélène Millet. Oui, je me souviens maintenant ! J'aime cette image, j'aime mon rêve, il fait bon rêver entre l'éternité et le moment. Il semble que la terre brûle tant la chaleur est encore dure et intense, depuis le début du mois d'août, les persiennes à lamelles de boiseries vertes sont fermées sur les fenêtres entrebâillées, sauf celles de la chambre secrète. Les pruniers sauvages bourdonnent, envahis de guêpes et de bourdons orangés, le saule pleureur s'étale, dresse des ombres dans les contradictions du maternant rayon de soleil. Pourtant en ce lieu la canicule humaine n'a presque plus d'emprise. L'âme ici est immense, je m'y sens un peu seul comme si cette immensité m'absorbait telle une goûte d'eau, mais voici l'âme s'enfuit devant moi et étincelle, embaume mon subconscient. Parfois encore, l'âme m'observe et m'emprisonne comme un filet oppressant qui se resserre pour mieux me capturer. L'espace se creuse, me saoule, je ne suis plus moi même et l'haleine de l'âme se resserre afin de mieux m'étouffer. Pourtant, je me sens libre et léger car l'âme à le pouvoir de tout transformer jusqu'à mon immobilité crispée. Parfois encore, Hélène, la maison mystérieuse, la rue du Professeur Louis Arnould, cela semble se confondre, se fusionner dans mon image, dans mon rêve, dans un émoi si puissant et se mêle tout en profondeur dans mon cœur triste d'enfant. Longtemps j'ai épié, espéré devant le portail de la maison mystérieuse et dire le contraire ne serait pas juste. Aline, sa veille amie me dit, les parents d'Hélène sont partis pour un très très long voyage et la chambre du premier étage est depuis fermée, c'est la chambre secrète. Le petit corps frêle et souple d'Hélène s'agite, se soulève, il gigote dans tous les sens comme si il était visité par un souffle d'air tout droit sorti d'une sorte d'isolement surnaturel. Hélène est d'une énergie brouillonne et tout ce qu'elle touche s'évapore et se teinte de curiosité, elle va de la cuisine aux commodités dans de miraculeuses créations et ce pouvoir de décolorer et de désintégrer l'espace, de me gommer de toute aspérité par une inflexion de sa voix m'interpelle. Hélène marmonne, hausse les épaules comme une obéissance à un vague malaise intérieur et tout ce qui sort de sa bouche n'est que prière, elle se signe à chaque noble exigence. Hélène est née vers la fin de 1890, comment se fait il que ses parents soient partis pour un très très long voyage ? Les aiguillettes d'Aline se complètent en aiguillettes d'Hélène, ça m'arrange d'aller à la maison mystérieuse, entasser en prévision de l'hiver le bois de chauffe dans l'appenti en brique rouge. La maison mystérieuse est toute en profondeur, l'entrée fait office de cuisine, l'arrière cuisine débouche sur la glycine bleue couleur du ciel, la haie de vigne vierge, le jardin des fleurs et le potager, la buanderie. Souvent Hélène rit, pleure et puis, lorsque je m'interroge pour savoir de quelles sources secrètes en elle jaillissent ses larmes, voilà que mon imagination s'étourdit en conjectures et je me demande ce que tout cela signifie, ses parents en voyage et je n'arrive pas à combler mon propre désir de savoir. Est-ce simplement que j'ai besoin d'Hélène, de n'importe quelle Hélène pour étreindre mon amnésie corporelle et familiale, sur la réalité de ma souffrance quand ma propre peur est tapie derrière toutes mes espérances et mes pensées ? Le petit corps fragile d'Hélène perd de sa stabilité, il quitte les choses, sa mémoire oscille entre les oublis et son univers matériel peut soudain se mettre à illuminer avec la vertigineuse immatérialité de son enfance qui ranime en moi les flammes rebelles du souvenir perdu et soudain rire d'incrédulité, je ne suis qu'un gosse. Le matelas d'Hélène est usé, elle ne veut pas d'un neuf, j'achète du coutil, des pompons, du fil, de la corde et je fais venir la cardeuse, je fabrique à partir de la laine de l'ancien matelas un nouveau matelas, Hélène est aux anges. Hélène m'offre un café exécrable, fait de chicoré Leroux et de poudre de lait, elle glisse deux grosses cuillers de sucre semoule, je le bois malgré tout, j'ai presque envie de vomir. Hélène ivre de vivre traverse la rue, la place de la Mairie, la tête baissée, les yeux dans son ailleurs, une prière surement, il n'est pas rare qu'Hélène se signe chaque fois qu'elle change de rue. Hélène n'est pas raisonnable, elle ne voit pas les voitures, ni les camions, ni les vélos et son corps cabossé se répare à l'hôpital, deux fois le col du fémur cassé. Hélène n'a aucune famille, elle a fait don d'une partie de tous ses biens pour l'Évêché et la maison mystérieuse pour la commune. Un jour de pluie, Hélène part pour la maison de retraite, c'est le drame, il faut la soutenir, la cajoler, elle sait que c'est son dernier voyage, qu'elle va rejoindre bientôt ses parents. Le Maire et Conseiller Général, la municipalité en tête, on fête le centenaire d'Hélène, ils viendront plusieurs fois de suite, c'est qu'Hélène est devenue une célébrité. Les années passent, Hélène ne reconnais plus le monde, ni ne l'entend, c'est qu'Hélène la cachotière prie le Bon Dieu et ceux qui sont là ne le comprennent pas, il est en ainsi d'une fin de vie que l'on visite comme un monument classé au patrimoine historique, un musée, ou bien dans le silence sacré d'une chapelle comme mon amie Hélène Millet. Aujourd'hui, la maison d'Hélène est devenue une garderie d'enfants, ceux de l'école ou d'ailleurs, c'est sûr Hélène est ravie, elle qui fut toute sa longue existence la petite fille modèle, admirable qu'il nous a été offerte d'aimer comme notre grand mère à chacun. Voilà mon image, mon rêve où il m'a plu de rêver entre l'éternité et le moment, aujourd'hui ma terre brûle toujours et la chaleur est encore dure et intense, mais il m'a plu de vous la livrer intacte mon image d'Hélène selon sa ressemblance, il y a beaucoup à apprendre de l'image et de la ressemblance, nous ne sommes finalement que notre propre miroir attirés que nous sommes par notre propre image, faisons l'homme à notre image selon notre ressemblance a dit le Maitre du jardin, mais les hommes ne l'ont pas comprise ! Le secret de l'humanité, de l'homme, est de nommer la vie dans son entière profondeur, les êtres vivants, les humains, les choses, tous les enfants disent : Tu t'appelles comment toi ?

 

Prenons modèle sur les enfants.

 

Les eucharisties nerveuses d'Eugène

 

Une claire lueur venue de l'intérieur de tout son être se répandait doucement sur son visage comme si le sang giclait en transparence, adoucissait légèrement son regard mangé par l'inquiétude. Et sa peau irradiait dans cette lueur, elle était chargée d'une bonté, d'une innocence toute juvénile, presque l'enfance. L'impression soudaine que son regard se métamorphosait sur le mien, comme si sa luminosité se reflétait en miroir sur moi, en tout de moi et cela m'interpellait aussi. Ainsi, pendant un très long moment, je l'observais cherchant a deviner ce que pensait l'homme. Il s'abandonnait, il ne me résistait pas et ce grand détachement de sombre solitude contrastait avec la blancheur maladive de sa peau fine. Ses yeux oranges tous ronges de la haine, leurs iris se contractaient en un scintillement kaléidoscopique. Ses larges paupières fripées, comme des corps étrangers sous ses yeux gris bleus, essayaient de se refermer, de se contracter, de cacher l'implacable désarroi qui les minaient de remord. Je recevais une émotion singulière, la pitié, la compassion m'envahissait pendant quelques secondes, quand instinctivement j'étreignais la main de l'homme en proie a la peine, couvrant de mes doigts sa détresse infinie. Germaine, la femme d'Eugène était décédée depuis six mois et sa disparition le désespérait, il savait avec quelle vigilance elle avait veille sur tous les dangers qu'il pouvait courir, Germaine avait le sens infaillible des choses humaines, le sens exquis de la justice, la réalité des évènements a venir, elle savait l'écouter et le rendre content de lui, mais qu'allait-il donc devenir s'il s'enfermait dans cette inguérissable absence. Non que se fut abattue sur Eugène la soudaine révélation de la mort, ou que plus simplement il se fut découvert si vivant, si même humain, ce qu'il était en vérité. Il ignorait tout ou presque de l'homme solitude, dans ses pensées la mémoire se mettait a soupirer, a songer d'incompréhensibles flashbacks, il revisitait son passe par l'intermittence, en espoir de la palpitante histoire de ce que fut leur mariage. Cette indolente inertie continue de lui, c'était l'immensité de lui jaillie du fin fond de sa mémoire tangible et tout la-haut dans ses pensées lui apparaissait comme un échos de sa femme amoureusement épargné. Longtemps il se souviendrait de ce mois d'aout, de cette satanée journée, Germaine s'était sentie mal la veille, elle s'était posée sur la pierre de marbre du jardin a l'ombre froide du pommier, les lèvres de sa bouche s'articulaient mais le son ne sortait pas, soudain le ciel lui apparaissait laiteux, vertigineux, si lourd et un filet de sa salive tombait sur la terre qui le but avec ivresse. Eugène, suant, sanglotant, empoignait délicatement sous les aisselles le corps inanimé de Germaine et le couchait sur l'édredon du grand lit. Le docteur levait ses main vers son visage et le regard tout désemparé il dit : Je suis vraiment désolé, votre dame est décédée monsieur, c'est le cœur qui a lâché. Eugène ne pardonnait pas au médecin son diagnostique et si il était arrive plus tôt Germaine aurait pu être sauvée, oui c'était certain la faute en incombait a cet incompétent de toubib. Sans Germaine, la maison était devenue lourde et l'ombre de la disparue planait dans chaque recoins sans que rien ne parvenait a la dissiper. Comment pourrait-il désormais trouver une raison de vivre alors qu'il entendait encore la voix de Germaine en lui, une expérience du deuil a faire disait les gens, mais dont le symbolisme pour lui restait cache, décidément il ne pardonnerait jamais au docteur la mort de sa femme. Toutes idées de vivre avaient disparues et Eugène s'abandonnait, incapable de renoncer a sa Germaine, les fenêtres, les volets étaient fermes et le volet de bois de la porte d'entrée était scelle. L'absence de vie était immense et je m'y sentais concerne comme si cette immensité me collait a l'âme, telle une haleine de vie qui m'attirait, se resserrait en moi, je n'étais plus moi même et je décidais avec abus d'ouvrir la maison d'Eugène mon voisin. Je me disais, si je pouvais seulement le libérer du néant de sa solitude. Eugène pleurait, sanglotait continuellement et quand il avait pleure tout son soul, je lui disais très calmement, si sa terrible et violente détresse viendrait a son apogée et s'il ne se décramponnait pas de cette terreur qui redoublait constamment en lui, il irait surement à l'hôpital. Alors, jour après jour, j'obligeais Eugène a vivre, a bouger, a sentir la vie, accepter mon aide, parce que parfois nous avons besoin d'une main toute secourable a étreindre dans le noir de notre humanité, quand la peur est tapie derrière toutes choses et sa souffrance, sa douleur finalement lui apparaissait comme une réalité. Eugène avait fini par comprendre la terrible dépression nerveuse qui le laminait, il décidait enfin de consulter un médecin. Au bout d'un certain temps les antidépresseurs agissaient au mieux et nous les voisins, nous étions heureux de constater la transformation qui s'opérait en Eugène. Eugène avait travaille la profession de boucher charcutier et il m'invitait très souvent a sa table, ce qui ne me déplaisait pas étant un homme de la table et du bon vin. J'avais fini par découvrir que le brave Eugène avait fait un transfert vers la bouffe, il ne mangeait pas il dévorait, sur la table il ouvrait les bocaux de pâtés de campagne, de pâtés de foie, de rillettes de porc qu'il fabriquait lui même, il y avait aussi le boudin noir, le boudin blanc, le saucisson a l'ail fume et tout ca servit d'un petit vin de la vigne, une forme de baco qu'il se procurait chez un vigneron de la région et qui vous agrippait les amygdales d'une si étrange manière. Eugène est décédé l'an passe, il aura mange Germaine jusqu'au bout de ses eucharisties nerveuses.

 

La révolte de mon amie Jeanne

 

Est-ce un rêve ou bien un cauchemar ? La tempête, l'une de ces tempêtes d'autant plus violentes qu'elles sont rares, se déchaine dans son âme. Des larmes bleues cristallines s'abattent sans répit, elles glissent sur sa peau lisse comme un miroir, elles ruissellent entre ses pensées, s'infiltrent dans sa raison, le chagrin s'engouffre par l'orifice béant de sa désespérance. Inquiète, elle tente de percer le rideau de pluie qui l'inonde, il y a quelques temps déjà qu'elle remarque des signes suspects. Mais ce sentiment de peur est bien opportun et complique son entendement, elle se demande, se pose la question si son mal être se superpose, sa détresse est-elle régulièrement répartie ou est-elle seulement soumise à une telle pression que la poche d'eau cède, éclate, entraine si convaincante la suivante. Et tout son corps finit par trembler, ce corps qu'elle croit un modèle de stabilité, n'est-il pas bâti sur le sol rocheux de son enfance, puis revient le doute, les regrets lancinants, tandis que hurlent les rafales de pluie. Les grands traits de sa maladie qu'elle peut enrichir de maints autres détails que celui qui lui vient à l'esprit est reconstitué non par sa mémoire, mais par la salvatrice douleur et réussi la liquéfaction de sa souffrance, ses paupières gorgées d'eau s'effondrent, noyant tous ses cils de conclusion en un même sort subit. Tout au long de sa maladie, mon amie Jeanne s'essaye à percer ses secrets, à lui attribuer une signification cachée, il ne lui suffit pas de savoir que c'est la mort ou tout du moins la fin de son existence qui est en jeu en cette heure cruciale. Savoir la vérité se peut s'expliquer par la nécessité dans chacune des parties de son humanité, ce lieu symbolique ou s'opèrent ses maternités métamorphosées en sa foi inébranlable et au delà duquel continue à veiller sa prière en son corps et sa belle âme, à moins que cette nécessité soit l'expression cachée de connaissances oubliées. Jeanne est percluse de douleur, son corps, tous ses os sont atrocement douloureux, les métastases diaboliques ont gagnées les deux hanches, la colonne vertébrale, elles ont durci toutes les artères de son corps. A l'origine, il y a les intestins de Jeanne, ils s'expriment par des bruits colorés, ils sont les scènes animées de mon enfance et les pets de Jeanne sont devenus légendaires. Je pense à Jeanne, chaque semaine, nous nous réunissons devant la télévision, nous sommes mercredi, c'est le jour de la piste aux étoiles, elle est là, ils sont tous là et Jeanne se lève précipitamment, ouvre la porte et glisse en douceur un pet qui ne tarde pas à nous revenir dans les narines en autant d'hilarité contagieuse. Les gaz de Jeanne, son père est revenu de la grande guerre et il a été gazé dans les tranchées, c'est sûr pense t-elle, c'est surement ça, son père la tient dans ses bras et les gaz ont dû entrer en elle à son insu. Partout où qu'elle aille, Jeanne emmène ses gaz avec elle, la-bas en Vendée où ailleurs. Jeanne, c'est le premier visage véritablement familier qui me fut donné de voir, j'ai deux ans et demi, j'arrive de Paris et après que la directrice de l'Assistance Publique me donne à ma mère nourricière, celle ci à travers la murette de pierre de tuffeau et de terre glaise me tend dans les bras de Jeanne. Jeanne me protège quand il faut aller à l'Institut du cancer à Paris, Jeanne me donne Jojo sa fille pour marraine. Nous sommes en Vendée, un après midi je rends visite à Jeanne, la maladie ravage ce beau paysage dont la beauté ferme les lèvres, sa terre est blanche, ferme et translucide. Avec Marc, on boit le café, Jeanne est en chemise de nuit, assise au milieu de la traversée de la table et elle me dit sur un ton très autoritaire ! Patrick ! Tu sais mon garçon ! Tu sais, ça il n'est pas du tout question que je meurs, je ne veux pas mourir : vous ne mourrez pas Jeanne ! non, on ne meurt pas, rien est fait au hasard. Et la panique de disparaitre que porte à sa lucidité, les replis sur elle et les ressacs de ses marées inquiètes, ses eaux de pluie enfin se conjuguent pour provoquer l'ultime acceptation du chaos de sa maladie incurable. Un après midi, le téléphone sonne : Patrick ! Si tu veux voir Jeanne passe vite aujourd'hui, son temps ici est compté, elle ne peut plus parler. Je monte à l'étage et l'on m'ouvre, je sers la main de Marc et je me rends dans la chambre de Jeanne, je ferme délicatement la porte, j'allume la lampe de chevet et je pose mes lèvres sur le visage de Jeanne. Jeanne me reconnaît : c'est la fin mon Patrick, c'est fini, je suis arrivé au bout ! Je suis très étonné que Jeanne me parle : Non, ce n'est pas la fin Jeanne, demain sera un autre jour, mais vous savez Jeanne, derrière il y a la lumière, il y a la lumière mon amie ! Je lui tiens la main comme on tient la main de sa mère, je la sens si fatigué. Jeanne décède le lendemain matin et je porte l'eau bénite sur son corps, elle est si belle, la tête droite sur l'oreiller, pas une ride, pas un rictus de douleur, Jeanne semble partie dans l'apaisement. Je sers fortement la main de Marc, il est stupéfait puisque le cancer a bloqué la voix de Jeanne, il me dit : tu auras été le dernier à qui elle a parlé, c'est un miracle ou je n'y entend plus rien ! nous la contemplons tous les deux, nous sommes émus par la beauté de son visage et la douceur qui s'y dégage. Six mois plus tard au cours d'une réunion amicale, nous sommes une petite cinquantaine, je revois Marc, il ne parle pas, il me prend la main et me la serre fortement avec la force de celui qui a cru.

 

Thérèse et le Dakota KN 500

 

L'air embaume la sueur des étables et les animaux de la ferme gesticulent, grognent d'une étrange manière, la pluie, la neige tombe épaisse et la nuit est sombre à la ferme près du château des Bondes. L'obscurité violacée entre chacun des bâtiments tombe rapidement et Thérèse traine dans la cour de la ferme à rêvasser les étoiles, elle voyage dans son subconscient, cela lui fait retrouver des odeurs enfouies d'avant guerre, des émotions contenues, elle est résolument gaie. La vie à la ferme est laborieuse, le travail ne manque pas et Thérèse alors âgée de 15 ans n'est pas la dernière à la tache, la prière et les longues méditations ponctuent chaque heure de ses dures journées. Depuis la fin de la guerre, Thérèse ressent l'ordre nouveau des choses, la rigueur du geste, sa conception du monde à les yeux de l'évidence, elle poursuit son évolution corps à corps avec les événements, ses inquiétudes, ses impatiences, sa foi lui paraît moins vaste qu'autrefois, cependant elle n'est plus aussi nue, la violence des dernières années l'a éprouvé avec cette impression que son âme est désormais plus mûre. Tandis que Thérèse donne à manger aux petits veaux, soudain un bruit venant du ciel, un bruit sourd dont l'écho impitoyable l'a renvoie aux années de guerre et instinctivement Thérèse en comprend toute la signification, ce bruit lancinant qui déchire le ciel c'est le bruit d'un moteur d'avion. Thérèse se retrouve face à la peur, le regard intérieur suspendu à la réalité du moment et pas un cri ne jaillit de sa poitrine, l'avion descend sa trajectoire trop vite au sol, il s'écrase dans un boucan infernal et la terre est en feu. Paralysée par la peur Thérèse prouve sa force et s'extrait de sa rigidité, l'avion explose, l'air dégage une telle odeur de cramé, un tel goût de moisi, les flammes peuvent atteindre plus de 5 mètres. Plusieurs minutes lourdes s'égrènent ainsi dans le doute et l'incompréhension, entre la matérialité de l'énigme, il lui faut vite résoudre ce qui décontenance si fortement son entendement. Thérèse est dans un état d'engourdissement puis d'inconscience et ce malaise se prolonge quelques minutes, un instant elle croit voir des silhouettes qui se profilent dans son esprit avec une acuité déconcertante et étonnante, il lui apparait maintenant qu'elle est l'unique témoin du crash d'un avion. Thérèse prend ses jambes à son cou, elle accomplit ainsi un déplacement effréné, elle se met à éprouver la curieuse sensation de s'enfoncer dans le sol, elle oblique de droite à gauche et le chemin qui mène à la ferme lui semble démesurément loin, elle marche si somnanbule que le froid de la nuit, seul est susceptible de rendre la réalité qui s'éloigne, disparait et revient et c'est toute essoufflée qu'elle raconte son incroyable aventure à son père qui part sur le champs dans l'espoir de trouver des survivants. Le lendemain à l'aube,Thérèse accompagne son père à l'endroit du crash et c'est une vision de cauchemard, d'enfer, la ferraille de la carlingue fume encore et l'odeur des chairs calcinées est incommodante, là à tel endroit des dents, des os, des membres déchiquetés et des morceaux entiers de chair sont accrochés aux branches des arbres, des boites à chaussures et des chaussures jonchent tout le périmètre. L'affaire fait grand bruit dans la petite commune de Téloché et de Ruaudin d'où dépendent le château des Bondes, les terres et les fermes environnantes et l'enquête est rapidement menée grâce à l'identification de l'appareil. Le Douglas C 47 B3 Dk immatriculé KN 500 de la Royale Air Force venant de la région du Proche Orient avait fait une escale à la base d'Istres pour rejoindre leurs familles en Angleterre et en survolant la ville du Mans, les aviateurs cherchaient à atterrir suite à une gigantesque tempête de neige et de pluie, la nuit survenue, la tempête de neige et la pluie ont désorienté l'avion qui s'est écrasé au niveau de la ligne électrique à très haute tension. Les restes de 11 malheureuses victimes et ceux incomplets d'une 12 ème victime ont été transférées sur l'hôpital du Mans, les dépouilles furent transportées au cimetière anglais du Grand Lucé où un hommage militaire et civil leur fut rendu. Pour que ce tragique accident et le sacrifice de ces héros ne tombe pas dans l'oubli, deux amis Claude Blondeau et Gérard Chartier en 2004, après quatre intenses années de recherche ont pu inviter les familles spécialement arrivées d'Angleterre où un vibrant hommage fut rendu et l'inauguration d'une stèle érigée en mémoire des onze aviateurs. 11 héros, officiers et sous officiers britanniques, ils étaient âgés de 22 à 31 ans, ils revenaient de la guerre victorieux rejoindre leurs familles, pour fêter leur retour, ils avaient embarqués des cadeaux, des chaussures pour leurs épouses et leurs proches. Le jour de l'inauguration du 4 février 1946, monsieur Maurice Croiseau, dans son émouvant discours avait dit : Nous plaignons les morts, nous plaignons leurs familles. Nous sommes en deuil avec leur pays, notre population fait le serment de toujours veiller sur leurs tombes. Nous sommes fier de rendre hommage à nos amis anglais. Un serment respecté jusqu'à nos jours. Soixante ans plus tard la stèle est dévoilée par monsieur R. Houdus, Maire de Téloché et monsieur A. Delafoy, Maire de Ruaudin, les sommités politiques de la région et de la France, quatre familles anglaises étaient présentes, dont madame Funelle âgée de 87 ans, veuve d'un des onze pilotes, monsieur John Thomas représentant l'ambassadeur d'Angleterre en France et parmi tous les invités de marque, une petite dame invitée d'honneur, très émue et très digne a participé aux cérémonies et a déposé une gerbe de rose rouge près de la stèle, la petite Thérèse l'unique témoin du drame, Thérèse Hellaux née Foin, nos amies comprennent maintenant la signification de son pseudo la fouine.

 

La mort au bout de la corde

 

Patiemment, la lumière repousse cette gangue d'ombre qui colore mon ciel étoilé. Elle se fait chaude en moi avec sa courbe familière, mais au fur et à mesure que j'y avance, je constate sa transformation, sa métamorphose, féconde et conjugale. A cet instant, mon ami, mon copain, s'éveille, il se dresse dans ma pensée, faite du souvenir, il demeure assit par la bride, pour un moment. Je m'étonne d'abord et ce n'est qu'en inclinant ma douleur pour éviter ma souffrance que je comprends ce qui est arrivé. Ma volonté reprend son bien et à sa manière enfonce en mon être ses longs doigts d'amour. Ma pensée est toujours menaçante, même au passé le flashback finit par triompher. Ma pensée gueule, hurle, sans ordre sur les bords de mes familiarités. Mes raisonnements nus aux membres flagellés se croisent les uns vers les autres, mêlant leurs adjectifs en d'étranges vocabulaires et construisent au dessus de mon entendement une voute enflammée d'interrogation qui se consume lentement. Pour mon ami, mon copain, les temps de sommeil et les temps d'éveil avaient fusionné depuis longtemps, il promenait son regard comme jadis autour de lui à la recherche de son for intérieur. Cette âme à l'écorce fragile, à la couleur vive, au jour du trouble jetait quelques taches sombres, esquissant une sorte de sourire aux seuls non initiés, un trait de tristesse reconnaissable traversait serein son regard. Mon ami, mon copain n'était pas capable de se tenir debout dans la lumière neuve du jour, la couleur de son jour était entamée, crevassée par le cahot des roches, sur la trop présente dentelle accidentée de sa réalité, là où se lève le rêve qui guide l'existence. Ma pensée est remplie de petites lâchetés, de réponses sans fondements et je suis si petit, si facilement brisé, je tombe sur les premières épines, les premiers barbelés. Mais quel poids a donc cette époque sur l'existence si vite oubliée, sur une pensée insouciante et comme avec quelle audace elle imprime en moi, qu'elle s'incruste en moi avec son regard d'éternité. A présent ma pensée est rouge, striée d'ombres et salie de quelques touffes d'épineux regrets. Il est si normal pour quelques uns de revêtir l'armure de la maturité, les écorchures quotidiennes les effleurent si superficiellement, mon ami, mon copain ne pouvait mentir avec sa conscience tranquille et la rumeur écorche les langues et je ne peux penser que le rouge de la culpabilité infligée pouvait s'étendre jusqu'à son cou. Avec sa tristesse comme un nœud de racine, il n'y avait donc personne pour se douter que mon ami, mon copain était un être humain, une personne vivante, assoiffée et qu'il regardait maigrir le lit de la rivière par lequel le tenait prisonnier le soleil affamé. Je le prononce si souvent ce mot qui pèse sur ma langue depuis des heures que ma bouche, ma langue, mes lèvres le sort très naturellement sans résistance aucune, comme si le fait de dire pourquoi est une formule indifférente, pourquoi, ce mot lancé, prononcé, enveloppé de mon haleine a reçu dans le silence encore meurtrier de la honte mon approbation. Chacun est libre de marcher vers la rivière et descendre la berge, de laisser se plisser son regard durant les temps d'arrêts, on n'y découvre alors toutes sortes de roches et de galets qui se dénudent au contact salvateur de l'eau qui coule, cette eau divine serpente parmi les bancs de sables, touchée pourtant par la lumière salvatrice du soleil. Je pense à tout ce qu'il nous a apporté, mais aussi à tout le sordide de la phrase chiffonnée sur la souche blanche et le bois si brillant de la bave qui écorche ma raison affaissée. Ma mémoire s'écrase, rebondit, elle traine un peu partout en moi et mes visiteurs seront prodigues de fleurs envers mon ami, mon copain, d'autres seront mal à l'aise avec leur caquetage de perroquets. Depuis un moment la rumeur avait été jetée sur nos épaules comme une veste rapiécée et chacun la portait indifférent, négligemment ouverte, certains sûr d'eux mêmes les mains dans les poches. Il y avait toutes sortes de traces nauséabondes sur cette veste, du gras de porc au rouge à lèvres des maquerelles, d'autres s'essuyaient les doigts au col du vêtement et ce faisant on sentait un vague parfum de vomi en émaner, un parfum que je reconnaissais, un parfum que j'avais déjà respiré, cependant quelque chose de fugitif, une odeur si lointaine que le seul fait de nommer son propriétaire emprisonnerait d'étonnement le parfum encore évanescent de la rumeur. Il y aura des lueurs vexées à ma lecture, elles traverseront aussi les regards bleu, alors la rumeur crachera malgré la sécheresse qui s'étend toujours, il y aura de l'irritation et de la colère sèche, alors à vous misérables le crachoir comme le bénitier dont vous usez le fond avec vos doigts de marbre. Au creux de ma poitrine la colère est bouillonnante, elle ronfle sourdement si haute comme depuis si longtemps, elle dénonce l'injustice faite à un homme qui n'a pas compris la rumeur facile et la rancœur était libre et qu'elle couvait comme la poule en eux depuis toujours, qu'il ne faut pas s'attarder devant la frustration. Maintenant il est trop tard, la corde a eu raison du cou de mon ami, mon copain, il n'est que de lire la question sur les visages que je croise depuis hier et leurs yeux curieusement délavés. Il y avait en Toi cette incroyable enfance qui semblait remonter du plus profond de ton être et qui ondulait dans chacun de tes gestes, alors je veux te dire mon ami, mon copain où que tu sois dans le ciel, j'ai été heureux de te connaître. Quand les hommes sont encore des humains, ils savent décider de leurs actes, mais celui qui colporte des rumeurs est tout autre, difficile à définir, il est un lâche !

 

L'alcool de la détresse

 

Jean était assis, recroquevillé, sur un des bancs en bois, à l'ombre du monument aux morts. Au dessus de nous, les branches des pruniers sauvages ne cessaient de s'agiter dans le vent qui s'était levé de la ruelle du professeur louis Arnoult. Le vent faisait claquer ses vêtements et les feuilles des arbres s'accrochaient dans ses cheveux. La fraicheur faisait une couleur orangée sur la peau de ses joues et des traces de larmes parcheminaient ses paupières qui se rabattaient en col roulé sur ses yeux d'où la raison s'enfuyait. Songeait-il à cette heure à tout cet alcool qui l'avait livré à la folie, le dépossédant de son honneur, anéantissant sa moralité et sa réputation. Mais bien qu'il se repentait de ne rien comprendre, il plaisait à Dieu qu'il retrouve des moments de paix. Jean fixait le sol de terre battue, il avait le visage terrible et les yeux injectés de sang, ses yeux éclairaient sa souffrance comme en pleine nuit. Jean avait un visage séduisant, marqué par les rides, bien qu'il était bouffi par les abus. Sa mémoire vacillante dispersait les cendres froides du foyer de ses idées noircies, puis s'oubliait sous l'empire d'une impulsion subite. Jean détournait la tête, il était visible qu'il se mentait à lui-même. Il avait des cheveux noirs, longs, sales et qui grisonnaient sur les tempes, un début de calvitie lui rendait un air amical. Jean se détendait, il m'observait à la dérobée, je lui souriais, le purifiais de sa honte par un large sourire. Il était vêtu d'un vieux blue-jean tout rapiécé et il portait une paire de brodequin usagée, lacée de cordelettes de lieuse. Je le regardais avec compassion, il avait l'air vanné et il me regardait tantôt d'un air indifférent, tantôt d'un air agréable. Il n'y avait personne au monde à qui il aurait pu raconter sa misère et à courtiser le passé comme il le faisait, les choses avouables secouaient la vilaine pensée qui le terrassait continuellement. Je me souviens de son odeur, il puait le vin, le vieux journal, le tabac de papier maïs, il sentait la terre remuée, la grave de nos étangs. J'ignorais son nom de famille, je savais cependant qu'il avait été élevé dans une ferme du voisinage, les murmures les plus odieux chuchotaient les plus obscurs délations à son endroit, mais pouvait-il en être autrement quand l'amour était aussi distant que froid. Je pense que Jean enserrait les restrictions de son être, de son âme, il pénétrait librement, soigneusement la chair de son âme, il commençait d'appeler ses plaies, ses ratures, l'image de son corps n'aurait pas le visage fuyant de l'éternité. Ce n'était pas étrange pour moi de me trouver dans les préoccupations de cet homme et je connaissais qu'il était destiné à vivre en raison de la privation. Oui fiston me disait-il, la vie n'est pas facile et moi de lui trouver les mots doux, la phrase juste qui pouvait le dépassionner de son malheur. Et son âme que je sentais généreuse, elle changeait soudainement d'expression, cette âme troublée était la sienne dans toute sa brusquerie, dans toute l'ironie du courage et de la rudesse du vivre. A tel moment, il montait sur ses grands chevaux, me donnait des ordres de partir ou de revenir, il me critiquait, l'instant d'après faisait mine d'être mon ami, il était très changeant et le vin le rendait hypocrite. Il en voulait énormément au Bon Dieu, je lui disais, Dieu n'a pas créé le mal monsieur Jean ! ni même la maladie, je faisais de mon mieux pour lui expliquer l'absence, la privation de bien qui se caractérise par le mal et toute son emprise dans l'ignorance des hommes. Dans sa musette trainait une bouteille de vin qu'il portait souvent à sa lèvre, il buvait une gorgée et fumait une cigarette mal roulée, après quelques bouffées, il faisait la grimace et l'éteignait. C'était tout un art de le voir ainsi avec sa bouteille, Jean coinçait la bouteille sous son bras, il dévissait le bouchon avec ses dents, il avalait une gorgée, puis une autre gorgée, il attendait un instant les yeux fixé ailleurs, puis buvait une autre gorgée. Cela m'était agréable de le voir boire, son geste le remplissait d'un sentiment d'exaltation et en même temps de le voir s'empiffrer de vin j'étais triste pour lui. Jean avait l'éclat facile et l'influence apaisante de la bouteille dissipait en partie la tension accumulée de toute sa vie d'abandonné et l'alcool achevait de l'incliner à l'indulgence, à la mienne inébranlable. Il avait perdu ses deux parents adoptifs dans un accident de la route et il était mort définitivement avec eux. Personne n'avait manifesté ni patience, ni compréhension, son destin, il l'avait écrit avec l'encre de son sang, il refusait l'amour en le jetant au visage des hommes. Il savait qu'il se réveillerait sur le chemin, la bouche pâteuse, avec la migraine sourde. Sa détresse grandirait au fur et à mesure et que les années passeraient sans apporter la force dans une endurance qui s'épuiserait de jours en jours. C'était il y a quarante ans et je n'avais pas 10 ans, mais l'enfant que j'étais, sensible à souhait, a toujours conservé le souvenir heureux de cet homme attachant que l'adversité du monde avait trahi. J'ai appris quelques années plus tard que son véritable nom était Jean Conte, Conte parce qu'il avait été trouvé tout naissant sur le porche d'une église. Je l'ai revu ensuite à la gare du Mans, il faisait la manche, son visage était méconnaissable, de grosses boules de graisse lui mangeaient la face. Je suis allé à sa rencontre, il n'a pas voulu de mon aide, mais il se rappelait bien du petit garçon d'autrefois qui tentait au mieux de lui rendre son sourire, celui que la vie dans une audace incroyable lui avait refusé.

 

Tremblement de terre en Haïti

 

Quand je m'éveillai ce mardi 12 janvier un peu après 6 heures, me levai et allai dans la cour, il y avait un fin voile de rosée comme du coton sur les toits de l'église et les maisons étaient enveloppées de brume blanche. Il y avait un petit vent vif, une fraicheur dans l'air et l'odeur de pain frais de la boulangerie Meunier. Debout à mon portail, regardant les gens où les conciliabules sortaient de bouche en bouche, les visages bleutés et fripés par le sommeil, j'écoutai en moi les événements de la nuit dans un lointain irréel. Le tremblement de terre en Haïti. Je retombai dans une profondeur inquiète et mouvante, mon imagination est d'une habilité déconcertante, douée à la fois pour le sprint et le marathon, je mets en scène l'horreur de la-bas dans laquelle chaque détail est fouillé comme un plan méticuleux de la pellicule, je pense à mon ami Éric, producteur au cinéma. La terre captive, dévoreuse d'hommes qu'on commence à craindre presque par hasard et dont on poursuit la digestion avec passion. Parce que l'homme sait réinventer le monde en nous prenant dans le socle de la charrue à l'intérieur d'une motte friable ou grasse, densité de la terre aux sillons multiples. L'homme d'argile nu devenu le captif de la terre. La terre condamnée à perpétuité, tourne lentement en rond sur elle même. De quoi la terre a t-elle été accusée, sinon de meurtre si horrible, personne n'a jamais vraiment su si elle était coupable, innocente ou baignant dans la folie. La terre depuis toujours s'est murée dans le silence, dissimulation ou amnésie, à l'écouter dans ses parfums, ses herbes, ses arbres, elle n'a l'air ni criminelle, ni démente et pourtant comment sont troublants ses cauchemars, ses rêves, ses hallucinations, ses chagrins et que signifient ses crises de rage, d'actes monstrueux, de colères indomptables. Dans l'océan, les vagues complices savourent déjà l'innommable. Elles surgissent à travers l'étendue d'eau salée, se gonflent, brillantes et lustrées comme un miroir. Durant cet instant unique où tueuses elles vont déferler, l'homme observe du coin de l'œil, il se rend compte qu'il n'y a pas de raison qu'elles soient là, il tend la main furtivement pour en toucher une. Elle a une texture sèche et il s'aperçoit qu'elle est en sable. La mer a des yeux d'un bleu lumineux, elle observe l'homme à la dérobée et jamais son regard ne croise celui de l'homme, elle reporte invariablement sa colère vers le port où les encres des bateaux se croient au dessus de leur modeste condition. Le tremblement de terre lève son visage, il est aussi doux qu'un orgasme et la mer le presse contre elle, tardive manie qui est aussi la notre du temps de la querelle ou du vivre ensemble. Et dans cette tuerie rudement glaciale, l'homme envie ceux qui ont trouvé un refuge sûr où accrocher leur âme. La mer et la terre ont fait claquer la colère sur l'île. La haine ancestrale s'abat comme une crise de nerfs, l'océan et la terre sont sujets à ces crises. Puis l'homme perd connaissance, s'évanouit; les membres désarticulés, brisés, arrachés aux corps, les cœurs s'arrêtent de battre. Il y a la nausée, des enfants se débattent dans tous les sens, il y a de la bave qui coule des bouches et des phrases incohérentes sont prononcées à qui peut encore écouter. Ici et là il se produit des hurlements, des pleurs, des rires, la nature s'est vêtue de pourpre et de rouge. La terre est une nature pleine d'entrain, elle a à la fois des manières bizarres, plaisantes et il se peut bien qu'elle est constituée d'un objet de jalousie ou de vengeance pour l'homme. L'homme qui charcute la terre, boit son sang continuellement, l'homme promoteur des actes terribles qui ont été commis. L'avidité de l'homme dans la personnalisation de l'océan et de la terre et qui a pu en arriver à incarner la mort que l'on essaye de leur imputer. Tout se passe en si peu de temps, sinon que la terre réprimande l'homme par un spectacle abominable, mais elle nous entend certainement puisqu'elle lève ses marées jointes pour implorer sa clémence. Demain est un autre jour, il y aura encore de la froidure, des rafales de pluies, puis les fleurs vont faner et l'homme sera éternellement abasourdit par ces changements. L'homme avec sa conscience lourde, il aura toujours l'air perturbé par le manque de compréhension, il porte en cette heure d'inquiétude le rôle indéfectible de la malheureuse victime.

 

 Raymond est mort

 

Quelque part, à l'orée de son enfance quelque chose se brisa chez lui, abandonné par sa mère, sa famille et qui avait modifié pour toujours son regard. Raymond était d'un bois sec, sans écorces, quelques feuilles avaient poussé ici et là, une boue au creux de ses racines cachait la tendresse, l'orgie, la lumière sans parvenir à la véritable clarté. Sa raison, qui avait dû être colorée, présentait de multiples déchirures dissimulées par un véritable harnachement de privation, d'excès, de brouhaha en tout genre. Des crevasses, des fractures pendaient à son existence, entrelacées dans des courroies de furoncles et de plaies en grand nombre. Il avait de beaux cheveux et ses yeux perçants révélaient l'homme sur le qui vive, avide de toutes les libertés, la peur de la sienne, comment pouvait-il démontrer son art d'aimer quand le manque d'amour avait été la seule réponse saine à son existence décalée. Savait-il que jamais on emprisonne la lumière pour son bien personnel, au point de s'abaisser, au point de se dépouiller, au point de rentrer dans la glaise dont il avait été formé, tout était néant chez lui. Parfois je l'épiais, il avait le regard à demi fermé et une profonde impression de tristesse semblait imprimer ses traits. Je ne suis pas heureux me disait-il avec des accents d'amour, les lierres de la souffrance étaient si forts qu'il ne pouvait avancer sur le chemin, il tournait le dos à la vie, sa peur de sa liberté, il refusait de se regarder lui-même. Il n'avait rien compris ce matin là quand je l'averti, c'était six mois avant sa première chimiothérapie, quand tout son corps s'enveloppa d'un étrange halo bleuté, l'inconscience tisse des voiles comme des boucliers, la maladie, la peur, qui fait du mot guérir autre chose qu'un simple et ordinaire mot. Peu à peu, je devinais ses gestes comme si ils étaient déjà prêts depuis sa plus tendre enfance, le visage du cancer n'est jamais provisoire, il prend l'aspect d'un carnaval dénué de franche rigolade. Je ne comprends pas m'avait-il dit, je vais avoir de la chimio ! Je lui avais souri pensant consolider un peu de tranquillité sous le poids périlleux de l'adversité, il était désormais seul, nu. Sous les arcades trompeuses de la vie, il avait surgi de la poussière informe et l'encre de sa naissance coulait toujours de sa blessure au flan et ceux qui avaient tenu mystérieusement la plume révélaient au grand jour les conséquences de leur intervention. Abandonner son enfant sans être interrogé sur le motif, c'est quelque chose d'inexplicable, ça vous débarrasse comme un long emprisonnement, peu vous importe, pourvu que vous puissiez passer à travers sans être atteints, ni vu. Raymond se sentait invulnérable, il pensait à ses frères, à sa sœur, tous partis par le cancer, il pensait à sa mère comme une insulte sans poids véritable, cette partie de lui qui dormait, qui sommeillait en lui. Peut-être la colère recueillie si souvent sur ses lèvres avait-elle agit comme le tranchant d'une lame, l'avait-elle tiré finalement de sa longue léthargie. Chaque matin était le même cérémonial : Comment vas tu Raymond ? Ça va bien j'ai plus de cancer y a plus rien ! J'ai repris deux kilos ! Le déni réapparaissait toujours harmonieusement posé sur sa langue, mais la maladie ne pouvait lui fournir continuellement un abri de déraison pour sa nuit. Il était évident qu'il cherchait à accaparer un alibi afin d'accroitre un échappatoire de crédibilité, mais il n'était pas vigilent, il continuait à fumer et sans doute à boire un peu. Tout demeurait confus en moi, je ne comprenais pas qu'il ne veuille se ressaisir aux quelques vibrations du vivant. Les chimiothérapies se succédaient sans vraiment apporter une amélioration notable, les pertes de poids étaient visibles, un tel empressement de la maladie finit par m'inquiéter. Les visites chez le cancérologue ne paraissaient plus vouloir intervenir en une hypothétique guérison, jusqu'à il y a trois semaine où il fut hospitalisé au Mans. J'ai contacté Huguette sa sœur pour qu'elle vienne lui rendre visite, pour qu'il puisse partir en paix, dans une liberté d'homme. Lundi matin vers huit heures, le téléphone sonna : Monsieur Delaplace-Trinquet ? Oui ! Monsieur Raymond Lefebvre est mort, il a quitté ce monde ce matin de très bonne heure.

  

L'épicerie mercerie de la mère Vallée

 

Mon petit village se love et s'étire de tout son long dans la partie vallonnée que l'on nomme le Maine blanc, ses rues où ses trottoirs font pitié, la rue principale découvre près de l'église la boutique, l'épicerie mercerie de la mère Vallée. C'est ici le pays de mon enfance. Mon enfance a disparu, a disparu aussi la boutique de la mère Vallée, mais où est-tu mon enfance ? Comme j'aimerais retourner dans le jardin de mon enfance. Mon enfance, elle suit un chemin de joie qui s'enroule heureux à ma mémoire. Ma mémoire a noué les rênes de mon enfance et elle seule en connait le chemin. Sur le chemin, il y a la mère Vallée, l'épicière du village, la voix de ma mère retentit encore, tu iras faire les courses chez la mère Vallée Patrick ! Tu ramèneras un camembert bien fait ! Le midi et au retour de l'école, juste avant de dîner, j'allais prendre le pain de madame Aline Bouzeau à la boulangerie Brebion, un pain polka très cuit et invariablement, le lait, un camembert, du sucre, des yaourts, le petit pot jambon beauf carotte pour ma sœur Annie ( Annie et son autisme, mangera ses petits pots jambon beauf carotte jusqu'à l'âge de 16 ans, car rien ne passait dans son estomac ), du beurre, un paquet de café du Colon. La voix particulièrement douce de madame Vallée, son visage rond, ses yeux malicieux, elle grignote sans cesse un morceau de pain qui fait trembler les poils sur sa grosse verrue toute près de sa bouche. Il faut monter trois marches pour entrer dans la boutique et pousser la lourde porte et le son mélodieux de la clochette. Le comptoir à droite, au centre est le cœur de la boutique, à gauche les fruits, les légumes, à droite les produits frais. Madame Vallée est une petite femme un peu rondouillarde, courte en jambes, vêtue toujours de la même façon, d'une ample et longue robe et d'une blouse à la couleur délavée. Curieusement, je la considère comme faisant partie du comptoir, je ne m'imagine pas qu'elle puisse disposer de jambes, des jambes de bois et pourtant elle se tient là bien devant moi. Derrière les étagères de gauche se trouve la partie réservée aux femmes, c'est en cet endroit mystérieux qu'elles apprécient les nouveaux tissus, c'est ici qu'elles se changent, elles essayent les robes, les pull-overs, les blouses et autres sous vêtements, c'est ici aussi que les nouvelles se transmettent. Le matin avant d'aller à l'école, je vais prendre le lait, parfois monsieur Vallée est en retard, il n'existe pas encore les briques de lait si pratique de nos jours, mais tellement infecte au goût. Monsieur Vallée est un homme effilé, il a l'air malingre, j'ouvre le couvercle de ma laitière et il me verse deux litres de lait, nous prenons deux litres de lait chez la mère Vallée et le soir deux autres litres de lait à la ferme des Jamin, une grande bâtisse à deux cent mètres de notre maison. Un jour, la boutique de madame Vallée s'agrandit et monsieur Vallée a construit des meubles en bois à plusieurs étages, deux meubles de chaque côté et c'est la fête au village. Sur le comptoir, il y a les bonbonnières, dedans les caramels, les carambars, les chewings-gum et autres nounours et parfois la mère Vallée a un geste tendre. Madame Vallée vend des chaussures, des chaussons, des savates, c'est ici que ma mère m'a acheté mes chaussures vernies, celles qui claquent le dimanche sur les pavés de l'église. Il y a l'odeur de la boutique, celle de l'ail, de l'oignon mûr, des feuilles de laurier sauce, du persil, de la tomate, du camembert, du fromage de chèvre, de la pomme, de la poire et tout ça se mêle très bien avec celle des bonbons convoités. Il y a le carnet et la mère Vallée, sa générosité mensuelle. Un jour, monsieur Vallée meurt, c'est la consternation au village, mais la mère Vallée est une femme courage, elle continue à bras le corps sa boutique et l'on se demande bien comment peut elle faire pour s'y retrouver, et l'Henri le quincailler du coin qui dit : la mère fourre tout et lui le Henri à la même boutique, la même histoire, le même fourretout. Un autre jour, la mère Vallée ferme son épicerie mercerie, elle a largement dépassé l'âge de la retraite et les grandes surfaces ont fait bien du malheur et puis un autre jour arrive, la mère Vallée meurt, on la croyait pourtant increvable. La vie du village continue malgré tout et l'on décide de raser la boutique de madame Vallée pour agrandir le quartier. Madame et monsieur Vallée, des gens braves, simples et inoubliables.

 

 L'homme aux chats

 

J'ai vu la maison de l'homme aux chats. Sa maison est délabrée, sale, les fenêtres y sont brisées par la ruine. La porte est entrouverte et le jardinet devant le perron est envahi par les herbes, les ronces, la mousse. Une petite trouée d'eau usée coule sous le mur de tuffeau, là sur la terre noire proche du portail couvert de rouille. Près du talus des fleurs ambigües folâtres entre elles et un tas de boites de conserve, pâtés, terrine gourmande au poisson, au beauf. Non loin des volets, un arbre rustique comme en purgatoire, conserve momifiés quelques fruits accrochés de survie, il assume tant bien que mal les contrariétés de l'endroit. Il y a longtemps l'homme aux chats est mort et il était déjà mort de son vivant. Il y avait quelque chose d'étrange, de pathétique dans la fascination qu'exerçait le chat sur l'imaginaire de cet homme rude, au demeurant si fragile, je ne peux aujourd'hui m'empêcher d'éprouver à son endroit un surcroît d'estime en analysant que son existence, la voie qu'il s'était choisie aura connu le triste sort de sa maison. Le mince sourire de circonstance ne suffisait guère à cacher la nuit au dedans de son âme, alors l'homme aux chats s'éteignait à la nudité, à l'amour, à la camaraderie par un comportement douteux qui rayonnait violent à son existence et jetait une lumière crue sur celle ou celui qu'il dévisageait implacable dans leur obscurité. L'homme aux chats était vêtu d'un bleu de travail qu'il portait jusqu'à l'usure, une casquette crasseuse cachait ses cheveux blancs, des godillots noir à fermeture éclair. Il n'avait pas besoin de l'électricité, ni eau et l'hiver il chauffait au charbon. L'homme était connu pour être radin, il aimait l'argent à le séquestrer à la banque, une contradiction qui logeait en lui et qui aimantait la jalousie. La marche pédestre restait son passe temps, il avait une particularité bien lui à piétiner le sol de ses talons, un accord symphonique avec le bitume et son moi intérieur. Il utilisait les coups de talons comme pour se sécuriser, le bruit symbolisant les failles de son environnement, la géographie de sa personnalité perturbée. Au café restaurant où il dînait les midis, il refaisait le monde, ferraillant dans une liberté de ton qui nous échappait, l'homme ne se contentait pas de broder sur les exclus, le chômage, les malades, les handicapés, il savait donner de l'écho à une parole destructrice dans sa satisfaction de désigner le mal, là où il n'était pas. La peur en lui, la peur de l'autre enfouie dans son humanité brisée, figée, l'ennemi cet autre avec sa conscience, dans son terreau où finalement s'enracinait la pire des oppressions, la jalousie, la peur du manque. Son doute à lui, il était immense et dans cette immensité, il se sentait exclu, comme perdu, prisonnier du néant, le néant une tombe qui se resserre et vous écrase indéfiniment. Et puis parfois, se présentaient les excès, le calvados, le vin cuit Dubonnet, passant invariablement de l'un à l'autre. L'ivresse qui le rendait libre et léger et sa liberté, de l'homologie de sa liberté, de sa convergence avec notre moi intime, notre lieu véritable, l'immobilité commune et si dure à partager. L'homme n'a jamais eu ou connu de femme, quelque chose avait empoisonné la source de son affection, il repoussait d'un geste méprisant toute allusion au genre féminin, avait-il seulement une idée préconçue de l'anatomie et la physiologie de la sexualité du sexe opposé. Dans ses propres domaines intérieurs, l'angoisse, la sexualité en un geste de découragement et de lassitude, sa mère le dernier vestige d'humanité encore lui. L'homme tombait souvent en syncope sur la route, la faim faisait trembler la terre sous ses pieds, il était happé par une force et au milieu de sa terreur, l'éternel décrassage bien mérité à l'hôpital, l'agrément, la vertu, la beauté ont un rapport charnel et spirituel avec la propreté. Pour cet homme à la quatre-vingtième année passée, la jeunesse grisonnante au visage de lutin, lisse de toute ride où nul souffle d'air ne passait à travers l'épiderme, sa jeunesse trahie était le seul asile de fraicheur auquel il pût croire encore. Aujourd'hui, longtemps après sa mort, je mesure, je ressens une sorte de sentiment d'incrédulité et je comprends comment la misère humaine prend place, fait et cause à ce que l'on nomme la réalité. L'homme aux chats appartenait à cette sorte d'esclavage faite de vanité, du fait qu'il était prédisposé à toutes les violences, même si la réalité offensait sa fierté, sa fierté submergée de culpabilité, un univers d'ombres vacillantes, incapable d'accueillir l'affection et où s'effaçait le changement d'attitude au regard croisé des impatiences.

 

 Chantal et le spectre de l'anis

 

Chantal, un nom, une femme, une énigme que je ne peux oublier. Son visage se colore de blancheur. L'anis l'étouffe une fois de plus. Elle serre les lèvres, puis la bouche en une commissure de dégoût. Naturellement, elle va avaler son apéritif. Chantal n'a pas trente ans, rien d'original dans le regard, juste une coquetterie dans l'œil, elle voit pas la bouteille à cause des verres, elle ne sent pas l'anis à cause des cigales. Rien d'original à son ivresse, il suffirait simplement que je lui parle d'une manière objective, comme si la barrière qui nous sépare n'existait pas. Mais Chantal consacre son chagrin à ses apéros au lieu de lutter contre ses obsessions, elle brise ses émotions dans une orgie d'anis disproportionnée, elle semble communier avec l'alcool d'anis de toute son âme. L'alcool n'exclut pas la tristesse, le raisonnement n'exclut pas la lucidité, tout est question de degré. On peut éprouver de la pitié pour Chantal, pour l'ivresse assassine, sans pour autant éprouver le besoin de se confondre avec elle et son moi le plus intime. Chantal a le corps noueux comme un cep de vigne, ses bras comme des rameaux, ses mains palmées en doigts formés de lobes. Elle se vrille sur elle même comme une feuille nervurée, elle fait souche avec le zing qui enferme son esprit, là encore l'anis aime l'ordre. Chantal travaille au Sentier, elle est couturière, elle coût des larmes à longueur de journée. Tout a commencé par un grand rire, un rire de fille, un rire plein de connaissance qui vous détourne des réalités. Tant pis pour les buveurs d'eau qui tournent en malice autour d'elle, Chantal avance, recule, elle s'exécute, se comporte en ballerine, se contorsionne sur un pied, comme une alcoolique d'expérience et me voici captivé par ses déséquilibres qui n'intéressent pas vraiment, ni les secrétaires, ni les dactylos, ni les employés du Codec qui viennent ici se restaurer chez madame Jeannine. Jeannine, c'est la femme du patron, un italien, un vrai de vrai et qui vous fait des pâtes à l'italienne, des châteaux brillants, un véritable chef, lui et son frère si attentif et si discipliné envers Chantal la pocharde. Chantal a un privilège hiérarchique avec son verre, elle lui pose des questions, elle lui réclame des explications, elle s'efforce de résoudre les débits des liquides avec l'assentiment collectif de collaboration de la bouteille de pastis 51. Chantal est à un coin bien déterminé du zing, elle a tendance à circonvenir la matière métallique sur laquelle elle préside journellement, elle prend conscience de l'intérêt de notre compagnie et de la prospérité du bénéficiaire qui squatte la table d'à côté. Tiens voici Marinette, Marinette est une maitresse femme de soixante treize ans, un mètre trente de taille, il n'y a rien de tel qu'une petite femme de cette nature pour dissiper les sentiments intérieurs de Chantal. Marinette la buveuse d'ambassadeur, l'édentée, l'intelligente, la dévouée et dont Chantal attend un dévouement absolu, juste humain dans l'art de remplir son verre sans pour autant en exiger aucune contrepartie. Ce geste, ce petit effort de réciprocité s'imposait jusqu'alors à force de trinquer, comme un brin de sentimentalité partagée, un petit sacrifice pour éprouver le plaisir afférent qui les unissaient en autant d'échange de bon procédé. Je me sens tout à fait bien dans ma peau à les observer, ma conscience est indulgente, bien que ma jeunesse soit immorale à leur yeux. Est-ce une influence propre à l'alcool de ne discerner aucune saison entre la jeunesse de Chantal et l'ambition de jeunesse de Marinette et leur souffle de vie qui s'éreinte dans un sourire et s'évanouit, flotte au dessus des verres comme des images spectrales. En réalité, elles me saoulent avec leurs yeux qui brillent et l'âme de l'anis qui scintille dans leur verre, en vérité Dieu se peut cacher même au fond d'un verre, même dans une haleine fétide. J'ai revu Chantal, il y a déjà longtemps, étendue sur son lit d'hôpital, à la morgue, elle reposait les yeux clos, un drap blanc tiré sur son menton, elle dormait du sommeil du juste comme une petite fille, la mort c'est le remède idéal. Et la peine ne supporte pas l'exercice, je m'attarde cependant sur son corps et quelque chose tressaille au fond de ma poitrine, je revois le visage de Chantal et sa voix toute chargée de sollicitude, mais il n'est plus temps d'intervenir, ni de m'apitoyer en une quelconque consolation quand ma propre imagination me paralyse en cherchant à réprimer mes sentiments impulsifs, Chantal m'aura apprit cette flamme invisible qui nous traverse tous, la sensibilité qui dessèche les lèvres sans jamais céder jusque dans la colère, l'alcoolisme est une vraie maladie et qui ravage même les petites filles et le chant des cigales.

  

 

Hommage à mon père nourricier



Gilbert,

 Je demeurai là un moment à admirer mon père, comme il paraissait avoir vieilli ! l'enfance, la jeunesse à peur des rivalités, du mensonge tout nu. Lui si souriant, ses beaux yeux d'enfant n'avaient plus la force d'exprimer la gaité et se posaient sur moi d'un air affolé. Comment pourrais-je vous parler de mon père nourricier, sinon en vous disant qu'il avait l'âme épiderme et les mains intelligentes. Je le revois rentrer dans la cuisine, ce 9 novembre 1962. J'ai 3 ans, je suis un enfant assis sur la chaise, une chaise de gamin, de rotin bleu. Il fait chaud à cause de la cuisinière à bois, je suis là dans cet endroit nouveau, dans une forme de liberté joyeuse, mon père nourricier rentre, c'est un homme de taille moyenne, un brin corpulent, une calvitie qu'il camoufle d'une casquette, il est là devant moi me dévisageant dans sa salopette toute imprégnée de cambouis. Je sais déjà tout, presque tout et je n'ignore rien de ma présence en ces lieux. Je connais que ces deux personnes ne sont pas mes parents et des miens, il ne me reste rien d'autre que cette chose infâme qui a empoisonné les sources de mon affection. Et moi, je frissonne agréablement dans une terreur délicieuse, m'essayant d'étouffer le bruit de ma respiration et je crie subitement un retentissant papa qu'ils se rappelleront fort longtemps. C'est deux là m'avaient aimé du premier regard, pour autant que j'étais habitué à être jugé dans la brutalité du geste, de la phrase assassine. Pour justifier mon existence, j'imagine les avoir toujours connus. Janvier 2004, je n'ai vu que la fatigue sur son visage, une fatigue sans forme qui sortait de ses pupilles, comme si elle ne provenait ni de son corps, ni de son âme, une intruse devenue notre ennemie. En l'espace de trois semaines, son beau visage était devenu crémeux, laiteux, son corps était flasque, j'éprouvais alors un sentiment de révolte qui m'épuisait. Mon père n'aimait pas le réconfort, mais il appréciait ce minimum de sollicitude venant de ma part, il acquiesçait d'un signe de tête approbateur comme une trappe qui se ferme. Cela faisait maintenant quinze jours que mon père attendait son entrée à l'hôpital, ma mère s'attardait sur mes yeux et je la résonnais sans conviction pour cacher mon émotion qui m'embarrassait. Une semaine plus tard, nous étions dans la chambre, cinq médecins et deux infirmières, le diagnostique avait été brutal, c'est un cancer de l'œsophage monsieur Gaucher ! Il va falloir être très fort ! lui asséna l'un des toubibs, oui bof, c'est à la mode ! lui rétorqua mon père. Un flot de sang colorait les joues de ma mère et il était visible qu'elle n'était plus là, se replongeant sans cesse dans la réalité qui se rétrécissait par un sentiment d'inquiétude vertigineux. Les mots de chimiothérapie, de rayons avaient-ils encore un sens pour ma mère qui m'avait souvent accompagné à Gustave Roussy ! Dans le bureau du cancérologue, la franchise incommodait, il disposait disait-il, de six mois à deux ans au plus ! J'ai honte de ces gens dont la phraséologie scientifique n'est pas capable d'atteindre une certaine humanité, quand la notre de tristesse avait besoin d'une volonté de puissance. Cette fois ci, dans la grande horloge du temps, nous étions au milieu de la nuit, mais le temps continuerait à avancer, à tourner inlassablement, je m'étais fait la promesse d'être à ses côtés comme un galet dans le rouage de l'horloge. C'était vers juin 2004, les chimiothérapies successives avaient fait régresser la tumeur dans l'œsophage, s'ensuivirent plusieurs mois de radiothérapie et mon père était un héros. Décembre 2004, une nette amélioration, il nous avait semblé que nous pouvions encore espérer, mais ce n'était que quelques secondes de plus accordées par le maître horloger. Un jour de visite, mon père dort, il est si fatigué, l'infirmière me dit : quel homme admirable votre père, jamais il ne se plaint et pourtant comme il souffre ! il fait rire tout le monde au soins palliatifs vous savez ! Oui c'est sur, comme il nous faisait rire à la maison, surtout à table quand il mettait sa serviette sur sa tête pour imiter la grand mère. La psychiatre est dans la chambre : monsieur Gaucher, vous me présentez votre famille ? Voici mes deux garçons et il me regarde : voici mon fils que j'ai élevé depuis tout petit. J'étais là le vendredi tout l'après midi avec mon père, entre deux phases de sommeil, nous avons discuté d'avenir, de son premier petit fils qui allait naître dans un mois et qui aurait pu croire que tu te mourrais tant tu étais si lucide ! Lundi matin 7 heures, le téléphone sonne : c'est la fin, il faut amener tes vêtements ! Nous arrivons dans la chambre, les médecins t'ont placé dans un demi coma, mais tu nous entends nous disent-ils. Chacun te prend les mains, les caresses viennent s'ajouter à tes joues, nous sommes là papa, nous sommes là. Lorsque tu mourus le soir vers 19 heures, certains de l'équipe des soins palliatifs étaient en pleurs, ils nous affirmèrent que c'était la première fois qu'ils voyaient une personne partir dans la paix avec sa famille à ses côtés et entouré avec autant d'amour. Au cimetière, le jeudi, quand je me suis penché tout ému sur ton cercueil mon ami, j'ai dis du profond de mon âme : Je te remercie mon cher et fidèle ami d'avoir bien voulu être mon père.

 

Pour commenter se rendre sur la première page " Journal "

Sur cette page les commentaires sont fermés, donc la page n'est pas comptabilisée.

 


| 388 vues | 0 commentaire


Recherche

Vous recherchez ? :

patlesarthois@patrickdelaplacetrinquet.eu

 

http://www.patrickdelaplacetrinquet.eu

 


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion | Annuaire des blogs