Un Apotre pour les communistes

 

 

En ces temps là, Barentin était une bourgade agricole et grâce à la rivière Austreberthe, elle comptait plusieurs moulins à eau et de surcroît de nombreuses usines de textiles s'y étaient installées. C'est ici, non loin de Rouen, dans ce petit village du Pays de Caux que vient au monde, le 29 janvier 1900, Lucien Bunel. Ses parents, gens modestes, Alfred et Zoé Bunel ont déjà trois enfants à l'arrivée de Lucien, une famille qui en comptera huit. Ils travaillent d'arrache-pied à l'usine textile et pour des salaires de misère, Alfred Bunel est renvoyé sans ménagement pour avoir pris la tête du syndicat, il avait mené de front une lutte très active en vue des revendications des ouvriers, Lucien Bunel, le futur Père Jacques écrira à la mort de son père : Il s'est éteint en quelques minutes, usé par le travail d'une vie dure pour élever sept enfants, dont un prêtre, en un temps où il n'y avait aucun secours pour les familles nombreuses. La mort de son père aura une incidence toute particulière dans sa vie de prêtre, un jour de messe, il scande dans un sermon resté célèbre : Moi ouvrier, fils d'ouvrier, je viens vous parler de Jésus ouvrier ! c'est tout juste s'il ne se fit pas sortir de sa chaire. À l'âge d'un an, Lucien tombe gravement malade, au point de frôler la mort, ses parents font un pèlerinage à saint Germain où le miracle s'accomplit. Lucien Bunel a cinq ans lorsqu'il dit à ses parents qu'il veut être un grand monsieur curé, à l'âge de onze ans il fait sa première communion, à douze ans il déclare vouloir être prêtre, ses parents refusent, mais devant les insistances de Lucien, ils finissent par accepter, sa mère lui dit : Aller ne pleure plus, mon Lucien, nous travaillerons tous et le Bon Dieu ne nous abandonnera pas. En 1912, Lucien Bunel entre au petit séminaire de Rouen, mais aux premières heures de la Première Guerre mondiale, Alfred, son père est tué et c'est sa mère qui va dorénavant devoir travailler pour payer les études de son fils. Lucien obtient son bac, dont la première partie en 1918, l'autre en 1919, la même année il entre au grand séminaire de Rouen. Entre temps en 1920, il quitte ses études pour aller effectuer son service militaire au Fort de Montlignon où il laissera dans la population un souvenir inoubliable, impérissable. Le 23 février 1922, Lucien reçoit la tonsure, le 12 juillet 1924 il est ordonné sous diacre, il écrit pour sa consécration : O mon Dieu, Tu vois et Tu sais avec quelle ardeur je Te désire, avec quelle passion j'aspire à Te posséder, à Te saisir, à T'étreindre !…O mon Dieu, agis Toi-même en moi, consume-moi dans Ton Amour infini en me prenant et m'absorbant en Toi. Le 11 juillet 1925, Monseigneur André du Bois de la Villerabel, grand archevêque de Rouen, le nomme prêtre. De 1925 à 1936, il est éducateur, professeur d'anglais. En 1927 il fait la rencontre du Carmel en la personne de Père Marie Eugène de Jésus, son désir d'entrer au Carmel se heurt à deux reprises au refus de Monseigneur André du Bois de la Villerabel, l'une en 1928, l'autre en 1929, qui lui demande d'intégrer la vie scolaire et le 28 août 1931, il reçoit enfin l'autorisation d'entrer au Carmel. Lucien Bunel effectue son noviciat de 1931 à 1932 au séminaire de Lille et le 14 septembre 1931 au moment de sa prise d'habit, il prend le nom de frère Jacques de Jésus. Le Conseil provincial décide de la création d'un collège à Avon, ainsi il ouvre ses portes le douze octobre 1934 et sa direction est alors confiée au Père Jacques. Le 3 septembre, la guerre est déclarée et le maréchal des logis chef Bunel est appelé sous les drapeaux, le 18 juin 1940 il est fait prisonnier à Lunéville, il en sera vite libéré et en janvier le collège d'Avon ré-ouvre ses portes. Dès 1940, le Père Jacques entre dans la Résistance aux côtés des groupes communistes, ses amis et avec l'accord de son Provincial, son couvent devient un lieu d'asile pour les réfractaires au service du travail obligatoire en Allemagne et les jeunes israélites qui échappent ainsi aux rafles des occupants. Le 15 janvier 1944, suite à une dénonciation, le Père Jacques, ainsi que trois enfants juifs sont arrêtés par la gestapo à l'intérieur même du couvent : Au revoir les enfants, à bientôt ! Au revoir, au revoir mon Père s'écrient les enfants et les professeurs. Les nazis placent le Père Jacques sur le même plan politique que les communistes et le désigne pour le même convoi, ils sont 51 personnes au camps de Neue-Brême près de Sarrebruck. La nourriture se compose d'un quart d'eau chaude le matin, d'un demi litre d'eau froide le midi, d'un pain noir et d'une cuillerée à soupe de légume déshydratés dans un quart d'eau chaude le soir. Les déportés sont attelés à 20 personnes sur une charrue pour des travaux de terrassements pour les SS et le 21 avril, jour du départ pour Mauthausen il ne restait que 7 personnes vivantes sur les 51 personnes. La bas au camps de Güsin, le Père Jacques n'a rien perdu de sa volonté, espérer, rester les pieds par terre furent les mots du Père Jacques. Au péril de sa vie, il célèbre trois messes par jour, il prend part aux conférences avec ses amis communistes, il soulage les désespérés, il soigne les malades, les blessés, il assiste les mourants. Le 5 mai 1945, le camp est libéré et le Père Jacques encore miraculeusement en plein d'énergie se dépense s'en compter, mais le 12 mai, il s'alite victime d'une broncho pneumonie, il est atteint de dysenterie. Madame Crespin de la Susse infirmière de la Croix Rouge le transporte vers l'hôpital de Linz, mais sous la chaleur étouffante et la route cahotante son état empire. Le 12 juin 1945, exténué, le Père Jacques meurt. Le corps du Père Jacques fut ramené au Val de Grâce, puis à Avon par l'autorité du ministre de la santé publique monsieur François Billoux, Charles Tillon, ministre de l'air, le commandant Cuffaut de l'escadrille Normandie Niémen, madame Mayou du Tilly et de madame la Général de la Morlay de la Croix Rouge. Israël n'a pas oublié le sauveur de ses enfants, le Père Jacques, cette grand figure chrétienne est saluée, honorée par les juifs le 9 juin 1985 de la médaille comme Juste parmi les Nations, le 29 juin 1988, un arbre est planté à sa mémoire au Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. Dans l'église de Montlignon, les habitants eux non plus n'ont pas oublié, une plaque de marbre porte ces mots, inscrite au lendemain de la guerre :

 

 

A la mémoire bénie
du R.P. Jacques de Jésus
Carme Déchaussé fondateur-directeur
du Collège Ste Thérèse à Avon (S & M)
Aumônier militaire
Déporté par la Gestapo
Décédé à Linz (Autriche) le 2 Juin 1945
des suites de son héroïque charité
pour ses camarades du camp
Fidèle souvenir de l'Abbé
Gourdoux et ses paroissiens
de Montlignon

26 Août 1945

 

 

Le cinéaste Louis Malle a produit son film Au revoir les enfants en mémoire du Père Jacques qui l'avait accueilli au collège d'Avon. Il dira avoir été marqué toute sa vie par la belle âme du Père Jacques. Pour le Parti communiste français, les déportés communistes de Mauthausen, la grande figure du Père Jacques est le symbole de la lutte pour la liberté, au delà des différences, de la croyance, mais si semblables dans leur combat pour la dignité humaine.



14-04-2010 | 3138 vues

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