Félicien Joly résistant de la première heure

Dans ce pays, la bande de ciel entre les terrils reste grise, noirâtre. La roche carbonée semble étaler sa couleur à ce ciel d'automne, son charbon sorti tout droit des boyaux de la mine, sa terre respire avec un bruit de piolet. Son jour crasseux tasse son ombre mélancolique avec l'odeur de la houille qui somnole, prisonnière de la fosse et de la terre plate. Escaudain, dans les plaines du Nord Pas de Calais, pays des houillères, là où les premières fosses furent creusées dès 1776, avec ses deux terrils, c'est ici dans la grisaille matinale du dimanche 28 décembre 1919, qu'arrive au monde Félicien Joly. Encadré par l'exigence de ses parents dans le strict respect de la vie, une règle de vie imposée par son père, un ardent communiste, soutenu par la chaleur toute maternelle de sa mère, Félicien Joly grandit dans un monde où chacun ressentait à sa manière l'ordre des choses établies, la singularité, la rigueur des expériences, le sens aigu des responsabilités. Félicien Joly est un enfant doué, il brille dans toutes les matières, il raisonne avec les yeux de l'évidence, il est à la fois un feu, un souffle, une vibration qui se projette loin. Après avoir passé avec brio tous les examens scolaires, Félicien Joly est reçu avec mention au baccalauréat, il se destine pour l'éducation nationale, il est nommé à son premier poste d'instituteur à Fresnes sur Escaut. En 1939, la guerre éclate, Vichy et le vieux maréchal Pétain, la Résistance, ce grand mouvement de masse depuis la Révolution de 1789, la France n'a rien connu de tel, de partout venant du peuple et des couches profondes de la classe ouvrière, l'instituteur Félicien Joly, communiste comme son père, y participe. Félicien distribue clandestinement à la barbe et au nez des nazis des tracts ronéotypés, avec ses camarades du secteur de Valenciennes, il organise dans la région d'Escoudain, Escautpont, de Lourches, des séries de sabotages à l'explosif, Félicien s'étant fait la main avec l'aide de son ami Germinal Martel, en vidant les obus de la DCA, ils récupéraient les détonateurs, ainsi Félicien Joly fabriquera sa propre nitroglycérine. Entre 1940 et 1941, le groupe de francs tireurs mène un combat harassant et il porte de rudes coups à l'occupant, la wehrmacht et les nazi, il fait dérailler un train militaire allemand, il dynamite une sous station électrique et une génératrice, il attaque des soldats nazis à Lambersart tout près de Lille, chaque nuit, il sabote les camions, les voitures, le matériel militaire allemand. En septembre 1941, entre Lille et Valenciennes, Félicien qui a mis au point ses explosifs, ses détonateurs avec pile électrique et avec son groupe de franc tireur, René Denys, Eusébio Ferrari, les frères Bridoux, il fait dérailler un train convoyant des troupes hitlériennes. Le groupe de francs tireurs attend caché dans les broussailles de la forêt de Raisnes tandis que la ligne de chemin de fer est gardée par les sentinelles et les patrouilles allemandes. Ferrari, un des membres du groupe, s'élance vers la ligne, il creuse avec ses mains un large trou sous la traverse de bois et pose ses cartouches explosives, le détonateur et la batterie électrique inventée par Félicien Joly. Il est 21 heures, le train rempli de nazis déraille, il y aura de nombreux morts et des blessés. Le groupe de francs tireurs de Félicien Joly et d'Eusébio Ferrari attaque principalement les centrales électriques, les casernes de munitions. Comment comprendre un tel courage, cette rage pour la défense de la Patrie, pour les nazis, les êtres humains n'étaient des corps, des volontés à briser et comprendre le courage de tous ces jeunes gens de 15 à 22 ans, il faut extirper de soi, cette profonde sensation de froid, cette irraisonnée sensation et se saisir de son âme à soi, sans prendre le temps de s'interroger, se retourner brusquement en direction du combat, comme un seul bras armé qui s'élance dans un geste déchirant d'humanité. Félicien Joly est arrêté le 18 septembre 1941, jugé avec quatre autres jeunes garçons francs tireurs : Maurice Dor de Valenciennes, Serediak Roger de Bruay, Charles Robiquet de Valenciennes, Jean Dubois de Bruay sur Escaut, ils sont condamnés à mort et fusillés le 15 novembre 1941 à la citadelle de Lille. A la prison de Loos, l'aumônier, l'abbé Marcout a rapporté les dernières paroles de Félicien Joly : Ma mort est le déroulement normal des faits. Nous avons lutté pour que d'autres puissent vaincre. Longtemps après la guerre l'abbé Marcout toujours sous le coup de l'émotion quand on l'interrogeait sur Félicien Joly, disait : Je garderai toujours un excellent souvenir de Félicien Joly. C'était un type d'homme comme j'en ai rarement rencontré et comme j'en rencontrerai encore plus rarement dans ma vie. À l'instar de ses frères d'armes morts pour la France, Félicien Joly a reçu à titre posthume, les plus hautes distinctions de la République, deux collèges portent son nom, celui de Fresnes sur Escaut et d'Escaudain, sa ville natale. Avant d'être fusillé, il écrira cette lettre bouleversante à ses parents, à sa famille, à ses amis.
A tous ceux qui me sont chers,
Cette lettre est la dernière que je vous écris : elle arrivera après ma mort. Elle va éveiller en vous de douloureux souvenirs, je ne suis pas un lâche, j'ai accepté la peine infligée et je vais mourir. Papa et maman, mes chers sœurs, ne me pleurez pas, soyez fier de moi au contraire. J'ai vu un prêtre non pour recevoir le baptême, mais pour qu'il répète de vive voix mes dernières déclarations. Je voulais que toute l'humanité soit heureuse, voyez l'avenir en face, radieux et sûr. Vous serez heureux et je serai l'artisan de votre bonheur. Je meurs jeune, très jeune, mais il y a quelque chose qui ne meurt pas, c'est mon rêve. Jamais comme en ce moment il ne m'est apparu plus lucide, plus somptueux, plus proche de nous. Enfin l'heure de mon sacrifice est venue, l'heure de sa réalisation approche, ma lettre se termine, l'heure tourne, trois heures seulement me séparent de la mort, ma vie va s'achever. Bientôt le rude hivers, bientôt aussi le bel été. Moi je vais rire de la mort, car je ne vais pas mourir, on ne va pas me tuer, on va me faire vivre éternellement. Mon nom va sonner après ma mort, non comme un glas, mais comme une envolée d'espoir.
N'oubliez pas mes camarades enfermés et dont les familles sont sans ressources. J'adresse mes dernières pensées à tous les professeurs de l'EPS de Valenciennes. Je vais mourir pour que la France soit libre, forte et heureuse.
Félicien Joly
































