De l'illetrisme au langage des couleurs

L'arrivée de Henri Cornuel au Tribunal de la Flèche
L'hiver s'est abattu comme une masse, un hiver rigoureux, glacial, nous sommes en Sud Sarthe, le 24 janvier 1938, les cours d'eau et les rivières sont gelés et l'on fait exploser la banquise à coup de dynamite. La ferme de la Porée à quelques kilomètres de la Flèche, au fin fond de la lande, un bâtiment sans étage, sur la gauche le cellier, les greniers à foin, l'écurie aux vaches et deux insalubres pièces, dont la cuisine avec ses poutres apparentes, la vaste cheminée dont le foyer brûle durant toute l'année, la grande chambre où dorment séparément, d'un drap tendu d'un bout à l'autre de la pièce, la mère Cornuel et ses deux fils, Henri et Georges. La ferme de la Porée avec ses quatre hectares de mauvais prés, de mauvaise terre, de la pierre silex et du chiendent, c'est dans cet endroit maudit où vivent dans une extrême pauvreté, la famille Cornuel, le père Cornuel est mort l'an passé, une crise cardiaque avait dit le docteur et depuis c'est comme si le temps s'était arrêté subitement, la mère et ses deux fils sont bien incapables de gérer la ferme et les terres, c'est plus que la pauvreté, c'est la misère, Henri et Georges ne sont pas fichus de s'adapter à un travail hors de la ferme, ce qui arrange forcément les affaires de la mère qui ne peut se passer d'eux, mais elle les aime et eux ne la quitte pour ainsi dire pas d'un seul cheveu, la mère Cornuel leur voue une tendre et folle admiration, une idolâtrie sans borne, elle les harangue par des promesses jamais bien longtemps tenues, aussi les encourage t-elle dans des actes d'incivilité, mais la pauvre femme sait-elle seulement que ses deux fils ne sont en réalité que deux simples d'esprit animés par leur bas instinct et si l'on ne brille pas par l'esprit, ni par l'intelligence, ni par l'instruction chez les Cornuel, faut-il aussi dire tout simplement dire que ni la mère Cornuel, ni ses deux fils n'ont guère fréquenté les bancs de l'école. Il y a tout près de la cuisine, le vieux et gigantesque tilleul qui embaume l'air et l'imagination fertile de Georges et de Henri, et s'il n'y avait que les bourdonnements agressifs de l'abeille pour détourner les deux fils de leur douce rêverie quotidienne, il y a également ceux de leur estomac qui s'agite et puisqu'il n'y a rien à manger, alors on braconne ensemble, si bien que la mère Cornuel et ses deux fils sont devenus par la force du destin des braconniers avisés, de cette pratique de très fin braconnage les Cornuel ont fini par ne plus se rendre au village, ni au alentour ou même à la Flèche, sauf pour la vente de quelques sacs de pommes de terre, de carottes et de poireaux ou de salades. Au village, la réputation des Cornuel n'est plus à faire et partout alentour ils sont devenus personæ non gratae, reclus dans leur ferme, c'est avec des bordées d'injures et à coups de fusil qu'ils appliquent la même réciprocité, si bien que le facteur afin de ne plus venir déposer le courrier à la ferme, a demandé une dérogation, mais qui pourrait bien écrire aux Cornuel, sinon le seul Trésor Public et si la mère Cornuel, Henri et Georges ne savent ni lire, ni écrire, ni compter, ils savent bien reconnaître les quatre couleurs de l'Administration, le bleu de l'État, la couleur verte si redoutée qui dit que la facture n'est pas encore payée, la couleur rouge sang qui dit attention il faut payer, il y a le vert barré de rouge qui dit attention dernier avertissement ! Depuis l'acquisition de la ferme en 1935, les couleurs administratives n'ont pas cessé une seule fois de se multiplier et il faut bien avouer depuis l'année 1936, personne n'a vraiment osé s'approcher de la ferme et c'est alors que ce 24 janvier 1938, l'huissier de justice arrive avec un jeune commissaire : Mère Cornuel, c'est pour une saisie conservatoire ! La mère Cornuel ne sait pas ce qu'est une saisie conservatoire et c'est avec une volée de bois vert et d'injures qu'elle renvoie à la porte les deux requérants, elle décide soudainement de se barricader avec ses deux fils, c'est le silence qui s'installe et l'on décide de ne plus répondre aux injonctions du jeune commissaire qui envisage de revenir accompagné de la force publique. Il est près de quatre et quart de l'après midi, sont arrivés à la Porée avec le commissaire de police, l'huissier, le serrurier du village, le garde de champêtre, le jeune serrurier qui n'a pas encore 20 ans connaît très bien ces portes de ferme à deux battants, alors qu'il déverrouille la serrure du bas, il se redresse pour ouvrir celle du haut, mais le battant s'ouvre brusquement, un coup de fusil retentit et le jeune serrurier s'écroule mortellement blessé. Le commissaire de police est stupéfait, ébranlé, il demande l'autorisation de porter secours au jeune serrurier, ce qu'approuve la mère Cornuel pas émue pour un denier. Épouvantés, l'huissier, le commissaire et le garde champêtre voient sortir comme si de rien n'était, la mère Cornuel et ses deux fils qui vaquent à leurs occupations habituelles, la litière pour la chèvre, du fourrage, des choux pour la vache, mais méfiant Georges a gardé son fusil à la main. Alors même qu'on s'interroge de quoi faire, le jeune commissaire décide de retourner au village pour demander l'aide de la gendarmerie, l'adjudant Pascarel et deux gendarmes arrivent en fin de soirée, la mère Cornuel ferme ses volet pour la nuit, l'adjudant pour ne pas envenimer les choses parle d'accident et demande à ce que les garçons sortent, mais dans un ricanement proche de la folie, la mère Cornuel s'enferme et se barricade avec ses deux fils et jure qu'ils ne sortiront pas, qu'il n'en est pas question. À la tombée de la nuit un groupe de gendarmerie arrive sur les lieux, le capitaine Piriou, il y a là le Procureur de la république, le Juge d'instruction, le Sous Préfet de la Flèche, le temps passe vite, c'est la pleine nuit, du fond de la cour on entend comme des grincements, on dirait un sertisseur et le bruit courre que les Cornuel fabriquent des cartouches pour le fusil. La nuit passe et à l'aube naissante, l'adjudant Pascarel s'approche muni d'un porte voix, entame la négociation, mais pour toute réponse c'est le silence et toutes les dix minutes le brave adjudant Pascarel inlassable recommence. Le matin se fait jour et la matinée passe ainsi dans le silence le plus complet et le Sous Préfet s'affole : On va les sortir par la force, on va les enfumer les Cornuel, ça commence à bien faire, ça peut plus durer ! Le Sous Préfet réussi à se procurer des bombes lacrymogènes dans une usine d'explosifs des environs, six kilos de soufre en bâtons, en mèches, des ampoules de divers produits suffocants pour la chasse aux renards, deux gendarmes montent sur le toit, il est déjà près de 12 heures 30 et ils déversent en vrac tout le lot de matériel asphyxiant par les orifices de la cheminée qu'ils bouchent avec de gros sacs en jute et on attend. Les Cornuel réagissent en allumant le feu dans la cheminée, les gaz toxiques ont bien pénétré, bien enfumé l'intérieur, pas un bruit, c'est le silence, le capitaine Piriou et l'adjudant Pascarel en conclurent que les assiégés sont désormais hors de nuire, qu'ils sont asphyxiés, il est près de 15 heures 30, les gendarmes passent à l'attaque avec neufs pétards de mélinite fourni par l'armée, mais voilà les explosions ont bien peine à ébranler les montants de bois de la porte, les gendarmes enfoncent la porte à demie calcinée, la cuisine et la chambre sont vides, les Cornuel se sont réfugiés dans l'écurie attenante, alors que les gendarmes fracassent la porte de l'étable, la mère Cornuel demande à parlementer : Mais qu'est-ce donc que vous nous faites si nous on se rend ? L'adjudant Pascarel qui connaît fort bien Henri, c'est un camarade d'école, d'enfance, il lui demande de passer son fusil par la crosse et il jure devant Dieu qu'on ne lui fera aucun mal, ni à son frère, ni à sa mère. Henri panique et se met à pleurer comme un petit garçon derrière la porte de l'étable, il répète sans cesse qu'il ne voulait pas faire de mal, mais la mère Cornuel surenchérit par une volée d'injures et qu'elle le jure, elle ne rendra pas le fusil, ni elle ni ses deux fils, l'adjudant Pascarel qui avait presque convaincu Henri, veut rejoindre le groupe de gendarmerie et c'est à cet instant précis que le brave gendarme reçoit une décharge mortelle en plein ventre, c'est la nuit noire, les esprits s'échauffent : On va les griller comme des porcs les putains de fumiers ! Ah les salauds ! Et tous d'être surexcités, du Sous Préfet, du capitaine Piriou et des gendarmes, des pompiers, du Juge d'instruction et tous ramènent et arrosent d'essence les quelques bottes de foin de la grange et pour la première fois de leur belle et brillante carrière les pompiers volontaires deviennent des incendiaires, il faudra près de trois heures pour que la ferme de la Porée s'embrase entièrement, le spectacle est horrifiant et l'on voit les silhouettes des trois assiégés courir et revenir dans les deux pièces, ils traversent l'étable en flamme, toute cette scène est ponctuée par les tirs nourris des gendarmes qui visent au hasard des apparitions. Henri apparaît et se livre, mais il s'arrête aveuglé par les phares, une salve est alors tirée dans sa direction, il s'enfuit dans le noir de la nuit, Georges le plus jeune sort du brasier, mais les tirs continuent et c'est le corps criblé qu'il meurt sur le coup, la mère Cornuel en torche humaine s'affaisse morte, le corps calciné. Henri, le seul survivant est retrouvé le lendemain à Seiche sur Loir, il était attablé chez une certaine madame Bellisson qui lui avait donné une paire de chaussure, le pauvre s'était enfouis pieds nus. Dévisageant les gendarmes qui viennent l'interpeller, Henri ne se rendit pas même compte de son arrestation. Trois journées d'hystérie, d'incompréhension collective, les 24, 25 et 26 janvier, il y eu des enquêtes, des contres enquêtes, des rapports, des contres rapports pour établir la recherche des responsabilités, la gendarmerie fut mise hors de cause, le Préfet, le Sous Préfet furent blâmés et destitués, les pompiers furent blâmés. Henri, pauvre d'esprit fut reconnu comme non jugeable, il mourut fou, le 31 août 1948 à l'hôpital psychiatrique du Mans. Du langage des couleurs, de l'écriture et si d'aventure la mère Cornuel et ses deux fils, Georges et Henri avaient su tant soit peu lire, écrire et compter, sans nul doute l'analphabétisme, l'illettrisme dont ils furent les victimes, n'aurait pas agit pour une facture dont la banalité de l'arriéré d'impôt pour les années 1936, 1937, 1938 était tout juste de 279 francs, de l'intransigeance de l'Administration des Impôts, de la bêtise humaine.
































