Un mandat d'éternité, élu maire jusque dans la mort

22 mars 1882, la cloche de l'église Saint Rémi bat à toute volée, le père et la mère Lefeuvre baptise Henri, leur tout premier né. Dans ce pays des métairies, sur cette terre plate, grasse, fertile et où l'on parle encore si bien le Haut Mainiot, au milieu de la plaine calcaire et argileuse, où se dressent les moulins à eau, bordé par le ruisseau la Malherbe, le petit village de Marolles-les-Braults à quelques 90 kilomètres de distance de ma commune. C'est ici dans l'odeur de la terre crayeuse, caillouteuse, dans celle de la marne et de la chaux, celle des labours, celle du trèfle et de la luzerne, les cris du bétail, que le petit Henri grandit. La famille Lefeuvre est modeste, rompue à la vie très dure de la campagne, le labourage avec les beaufs, les paires de vaches que l'on mène chaque jour au pâturage, la culture de la pomme de terre, son chanvre, son seigle, son froment, son méteil et son verger de pomme de barbari, d'aigre doux, de fréquin, de martrange qui donne un si bon cidre et ses poiriers de carisis, de rondeau, de verard, dont la mère Lefeuvre conserve précieusement les quartiers serrés dans les bocaux en terre cuite, une précaution alimentaire en prévision de la Noël, des fêtes et anniversaires. Henri Lefeuvre est un enfant doux, un élève attentif, appliqué, il aime être à l'écoute des autres, aussi à l'hospice Loriot de la Borde où il reçoit l'instruction civique, il apprend vite, c'est un élève hypersensible, débordant, passionné, doué, Henri Lefeuvre brille surtout par l'évidence de sa belle intelligence.

Tout près du bourg, l'hospice Loriot de la Borde, fondé en 1773 par son curé Laurent Loriot de la Borde, Docteur en Théologie, trois sœurs dirigent l'établissement, dont une soeur pour l'école, l'endroit peut accueillir jusqu'à une cinquantaine de jeunes garçons dont les cours d'instructions civiques sont dispensés par deux instituteurs primaires. En ce temps là, l'école était fréquentée par une classe de soixante dix jeunes filles, dont les plus pauvres, les plus modestes logeaient ainsi dans l'un des deux pensionnats du village, l'autre pensionnat plus petit étant réservé exclusivement pour les garçons, les élèves les plus défavorisés ne payaient pas de rétribution. Après avoir passé avec brio tous ses examens scolaires, le jeune Henri est reçu avec mention au baccalauréat, entre temps ses parent s'étaient serrés la ceinture comme on dit en Sarthe : On va se décarcasser pour toi mon Henri lui avait dit son père, si fier de la réussite de son cher fils et l'on en parlait dans tout le canton. Henri entre à l'École Normale et passe avec succès les examens et c'est ainsi en cette année 1908, qu'il arrive jeune instituteur de 26 ans dans sa première affectation au quartier des Abattoirs du Mans. L'instituteur Lefeuvre et non seulement apprécié par ses élèves, mais aussi par le Rectorat et l'on dit en haut lieu que la méthode Lefeuvre est connue jusqu'au ministère, on admire principalement le dévouement sans faille qu'il apporte à tous les enfants, il se consacre avec sollicitude à sa tache de maitre d'école. Henri Lefeuvre fut pendant toute sa vie un ardent et talentueux défenseur de la laïcité, il exerça avec dévouement son métier d'instituteur durant 29 ans, jusqu'à ce que le virus de la politique le pousse à entrer à la SFIO, il est socialiste dans l'âme. Sa notoriété l'invite à se présenter à la candidature au Conseil Général où il est élu haut la main. Henri Lefeuvre se présente à l'élection pour la mairie du Mans, il est élu maire de la ville le 25 février 1938. Sa belle image est telle qu'il est élu président des œuvres laïques de la Sarthe, puis président de la ligue des Droits de l'Homme. Le 18 juin 1940, l'armée allemande entre dans le Mans, une bonne partie des habitants ont abandonné la ville, sous les ordres du commandant de la Wehrmach, Henri Lefeuvre monte dans la voiture, il parcoure ainsi toutes les rues dans le but de prévenir les gens de ne rien tenter de fâcheux contre l'occupant qui pourrait amener à des représailles. Les allemands le maintienne dans sa fonction de maire, mais il est finalement révoqué le 11février 1941 par le gouvernement de Vichy pour ses oppositions farouches au régime, il est remplacé par un ancien fonctionnaire des finances publiques, Eugène Chamolle qui est nommé directeur honoraire des contributions indirectes. Pendant ce temps, Henri Lefeuvre ne reste pas inactif, utilisant ses relations, il entre seul en résistance, plus tard il intègre des structures qui lui permettent d'affiner son action, il crée ainsi le groupe Antoine du circuit Autogiro, mais il est démantelé par Bleicher membre de l'abwehr, le service de renseignement de l'état major allemand. Bien loin d'être déstabilisé, Henri Lefeuvre n'en continue pas moins son action dans la résistance et c'est ainsi qu'il crée son propre réseau pour mieux ainsi préparer l'après guerre, en compagnie de ses deux valeureux adjoints municipaux, Alexandre Oyon et Roger Bouvet. Le réseau a pour mission la collecte d'information sur les bases de l'aviation et le recrutement des cadres, c'est à ce moment que Henri Lefeuvre fait la rencontre des membres du mouvement de libération du nord. Les arrestations massives à Paris obligent les organisations civiles et militaires à fusionner avec le mouvement de libération du nord. Henri Lefeuvre fait jouer ses relations une fois de plus pour la fabrication des fausses cartes d'identités, des certificats de travail. Mais des erreurs de stratégie, des dénonciations amènent la gestapo à décapiter le réseau et le 21 février 1944, Alexandre Oyon est arrêté et déporté sur l'heure à Neuengamme, il est ensuite transféré au camps de la mort de Sachsenhausen-Mauthausen, il meurt à Amtetten le 27 mars 1945. le 5 mars 1944, Henri Lefeuvre et Roger Bouvet sont à leur tour arrêtés, Henri est incarcéré aux Archives, il est ensuite interrogé par la gestapo au 92 rue des Fontaines, frappé, torturé, il est interné à Compiègne le 1 juin 1944 et le 4 juin, il est déporté à Neuengamme en compagnie de ses deux adjoints, Roger Bouvet décède le 10 décembre 1944. Au début d'avril 1944, Henri Lefeuvre est déporté pour une dernière fois au camp d'Oranienburg, enfermé dans un hangar, en compagnie d'autres déportés, il est brulé vif au lance flamme, dans l'après midi il succombe de ses blessures à Gardelegen. Après la libération du Mans le 8 aout 1944, le 5 septembre 1944, le Préfet rétabli Henri Lefeuvre dans sa fonction de maire du Mans, mais la nouvelle de sa mort n'étant pas connue, le 29 avril 1945, les Manceaux le réélire maire du Mans. Henri Lefeuvre, Grand Héros de la résistance ( ainsi que ses deux adjoints Alexandre Oyon et Roger Bouvet ) fut créé Compagnon de la Libération à titre posthume, Médaillé de la Résistance, mais aussi Chevalier de la Légion d'Honneur. Il reçut également, la Croix du Combattant Volontaire 1939-1945, ainsi que la Médaille des Déportés et Internés Résistants. Le nom de Henri Lefeuvre fut gravé sur le Mur du Souvenir au siège du Grand Orient de France, ce rajoutant ainsi aux 499 francs maçons morts pour la France. Aujourd'hui des collèges un peu partout en France portent son nom, notamment celui de Arnage tout près du Mans. Henri Lefeuvre, homme d'un altruisme absolu et d'une générosité sans égale, avait par amour recueilli et élevé le petit Jean Pierre Moulin, enfant alors abandonné, qui deviendra par la suite l'excellent acteur de cinéma et qui fut la doublure des voix de Jack Nicholson ou Anthony Hopkins, Jean Pierre Moulin considérait Henri Lefeuvre comme étant son véritable grand père d'adoption.Aujourd'hui dans notre époque troublée, qui se souci de l'histoire des noms inscrits sur les plaques de nos rues, ces noms prestigieux, qui se souvient encore de ces héros sarthois qui furent Renée Auduc, Henri Lefeuvre, Raphaël Élizé et tant d'autres anonymes morts pour la France. Souvient toi Ô Sarthe si d'aventure tu viens lire mes quelques lignes, tous ces gens furent les gardiens de ta liberté, de notre liberté et quand ton regard se lève sur l'une de ces plaques commémoratives, n'oublie pas que les mêmes ordures qui ont créé le crack boursier de 1929, c'est à dire ces banquiers chrétiens et juifs et qui créèrent Hitler en tant qu'homme politique, ont essaimé comme l'abeille et le miel de la discorde n'attend plus qu'un minable nazillon pour la distribution du pollen de la guerre. Ô Sarthe, veille ! Veille ! car j'entends les bourdonnements de l'abeille.
































