A mon père
Mon Père
Le fils du Puisatier
Toutes les personnes de ma génération, qui ont passé leur enfance à la campagne, se souviennent de la corvée d'eau. A cette époque, pour faire la cuisine, boire, ou tout simplement avoir le nécessaire pour faire sa toilette, il n'y avait qu'un seul endroit où l'on pouvait aller:au puits, tout simplement. C'était un peu fastidieux, mais cela faisait partie d'une époque, celle d'avant la télé, des veillées, où le mot pollution était inconnu. A Aubigné-Racan, au tout début des années cinquante, deux grands projets audacieux furent à l'ordre du jour pour la commune: La construction d'un groupe scolaire pour les filles (la mixité n'existait pas à cette époque) La mise en place de l'adduction d'eau pour chaque foyer. Pour avoir une réserve d'eau suffisante, il fallait creuser un puits où il pourrait y avoir ce qu'il fallait pour alimenter toute la commune sans problème. C'est à partir de cet instant que l'on fit appel à toi Papa, le puisatier du village. On fit venir un sourcier pour déterminer l'endroit où il fallait exécuter les travaux.
C'est vers BOSSE, que le chantier se fit, si je me souviens bien. A huit mètres de profondeur, ton dernier coup de pioche fit jaillir plusieurs sources avec un tel débit, que tu te fis remonter en catastrophe par Tonton ROGER (ROGER CORMIER mon oncle), avec qui tu étais associé. A l'annonce de la bonne nouvelle, les représentants de la commune rendirent visite aux valeureux puisatiers. Ils étaient tous présents: Monsieur MILLET le Maire de l'époque, ainsi que les conseillers municipaux: JEAN AUBIN, HENRI DEGOULLET, MARCEL BEAUMONT, MARCEL BAGIAULT etc, ... Quelques années plus tard, lorsque l'eau distribuée dans chaque foyer, devint quelque chose de banal, lorsque cette appréciable commodité fut à portée de main,je n'oubliais pas que tu avais participé activement à cet important progrès à portée de tous. Je voudrais profiter de ce récit rédigé en toute modestie et sans prétention, pour te rendre un hommage bien mérité à toi qui fut un Père remarquable et un homme d'une très grande probité. Je te revois encore partant très tôt au travail avec ta camionnette, pour exécuter ce travail que tu faisais à l'époque, manuellement. La mécanisation, n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Ton "savoir faire", ta très grande connaissance du terrain, et tes qualités professionnelles étaient très appréciés dans la région. Elles allaient même au delà du département, puisque tu avais une clientèle assidue vers CHATEAU LA VALLIERE ET BAUGE. Parallèlement à ton métier que tu assumais avec rigueur et beaucoup de conscience professionnelle, tu étais un homme de convictions, qui ne tolérait pas l'injustice. Tu avais souffert toute ta vie de ne pas avoir été à l'école suffisamment. Lorsque ton grand frère, plus âgé que toi, (l'oncle ARMAND), qui était soutien de famille, partit à la guerre de 1914,tu avais dix ans,et tu fus placé dans une grande ferme près du MANS , avec ta sœur (tante GERMAINE) qui était deux ans plus âgée que toi. Ton savoir, tu l'avais obtenu par toi - même. TU étais un authentique autodidacte. Ce manque de connaissance t'avait fait un défenseur inconditionnel de l'école publique. Tu étais un laïque" pur et dure». Tu étais également très intransigeant pour nos résultats scolaires. Rappelles-toi le jour où j'avais présenté ce carnet mensuel avec des notes décevantes. Tu me fixas avec ton regard profond, et me donna une gifle bien méritée en me disant:"tu apprendras, que le manque d'instruction est aussi grave que le manque de pain" Pour le gamin que j'étais à l'époque, je n'avais pas bien compris cet accès de sévérité venant de toi. Ce ne fut que par la suite, beaucoup plus tard, dans la vie de tous les jours, et dans le monde du travail, que je pus analyser le sens profond de ce que tu m'avais dit. Tu étais un laïque, et aussi parallèlement à ton engagement politique,tu appartenais à " la libre pensée ", ce qui ne t'empêchait pas d'avoir des liens de sympathie avec notre curé de l'époque: l'abbé BENNEVEAU, qui était un homme bon et intelligent. Je me souviens d'une conversation dont je fus témoin, cet homme t'avait dit "Monsieur RIBET, nous n'avons pas emprunté le même chemin, mais vous, vous êtes un juste "Quel compliment venant de la part de cet homme!!! Puis un jour de mars 1963, fatigué par ton travail qui te semblait de plus en plus pénible, tu nous as quitté subitement. Je ne peux que te remercier pour ces valeurs qui étaient les tiennes et que tu as su nous transmettre: L'amour du travail bien fait et le Combat contre l'injustice. Tout comme toi, j'ai combattu en tant que délégué du personnel dans une PME où je suis resté dix sept ans. Dans une société où l'hypocrisie est omniprésente, mes responsabilités m'ont porté préjudice mais je ne regrette rien... Pour te prouver que je ne t'ai pas oublié, je joins à mon texte ces deux photos de toi qui étaient dans mon portefeuille depuis plus de cinquante ans. François MITTERRAND avait dit, et il avait raison,"on ne peux pas nationaliser une conscience". Il y aura toujours ceux qui croient au ciel, et ceux qui n'y croient pas. Toi qui étais libre penseur, ne soyons pas sectaires, imagine un peu que nos amis croyants détiennent la vérité, que dois-tu penser de cette situation actuelle, avec tous ces requins de la finance, qui pillent, volent, magouillent en toute impunité. Je te représente un petit instant près de moi, discutant et argumentant comme tu savais si bien le faire, accompagné de ton accent sarthois qui ne t'avait jamais quitté. Toi Le PERE, ton argent, c'était quelque chose d'honnêtement gagné, arraché à la force des bras, que tu allais chercher bien loin, à dix, vingt, trente voire quarante mètres de profondeur, comme ce puits que tu avais creusé dans cette ferme de La chapelle aux choux en 1955 l'année où je suis parti pour PARIS à l'âge de dix sept ans pour exercer mon métier d'ajusteur. Même si certaines de tes convictions, furent remises en cause par la suite, tu possédais la vérité sur le fond. Face aux vicissitudes, aux injustices et inégalités de la vie, deux choses comptent:le combat et L'ESPOIR. Je pense que je vais arrêter là mon récit.
Lorsque l'on regarde la photo prise il y a un an de tes arrières petits enfants, MATHILDE, HUGO et LOUISE, je voudrais te faire remarquer que LOUISE, à gauche de la photo, est la copie conforme de son arrière grand-père. Même regard, même visage et surtout même caractère. C'est une bonne continuité non !!! Donc je termine, mais je ne te dis pas adieu, tout simplement au revoir.
J'ai oublié de te dire
Avant ma naissance en juillet 1936, lorsque les évènements d'Espagne commencèrent,suite au coup de force de franco, toi le Père, tu fus spontanément un ardent défenseur de la REPUBLIQUE ESPAGNOLE. MAMAN et toi, vous étiez solidaires, pour défendre les valeurs démocratiques de ce pays. Vous faisiez partie des personnes qui pensaient, que si le fascisme sortait vainqueur de ce conflit, la "peste brune" s'étendrait à toute l'EUROPE. La suite tragique des évènements devait vous donner raison. En avril 1939, lorsque, cette famille de réfugiés politiques, Monsieur et Madame GONZALES arriva à AUBIGNE, c'est toi, et mon oncle, ROGER CORMIER, qui leurs vinrent en aide, en leurs trouvant un refuge de deux pièces dans une petite maison vers la 'DOMAINERIE" et en leurs procurant un lit, une armoire et le nécessaire pour vivre, ces pauvres personnes étaient démunies de tout. Vous n'étiez pas riches pourtant, mais vous possédiez la richesse du coeur. Leur fille, DOLORES avait mon âge. Pendant la guerre, tu fis partie d'un réseau de Résistance, avec le cousin LOUIS DUBOIS, (le fils de ta soeur Tante GERMAINE). Dénoncés par des ignobles délateurs,vers la fin de la guerre, Ce fut le Brigadier de gendarmerie RACROIS, qui vint in extremis en prenant tous les risques, pour te dire qu'il fallait te cacher, et que, la gestapo, pouvait t'arrêter d'un moment à l'autre. Contrairement à ce qu'il fut dit, la police française de l'époque n'était pas entièrement pétainiste, et il y avait parmi elle de nombreux patriotes. Louis, qui avait vingt ans, fut arrêté. Torturé pendant une semaine, il ne parla pas. Il fut interné au camp de Dachau, d'où il revint par miracle, rescapé en 1945, dans un triste état (40 kg pour 1,82 m ) La famille Gonzales quitta AUBIGNE un peu après la guerre, et toi DOLORES, qui était devenue ma petite copine d'enfance, lorsque tu venais me voir à HAUT PERRIN , tu avais sept ans à l'époque,, peu avant que tes parents quittent la commune, tu me disais,lorsque nous jouions " je ne peux pas retourner chez moi franco nous fusillerait ". Tu avais été marquée si jeune, tu avais sept ans. J'espère vivement que tu es encore parmi nous, tu es sans doute GRAND' MERE. Si un jour, tu as la possibilité de prendre connaissance de mon récit, je suis certain que tu te reconnaîtras.
Auguste Ribet, le puisatier, repose au cimetière
d'Aubigné -Racan, Sarthe.
Auguste Ribet Héros de la Résistance en sud Sarthe
Claude Ribet
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